* Article: L'actuelle révolution technologique et l'émergence de rapports post-capitalistes. Par Raoul Victor. (Présentation orale à la réunion ouverte de la revue Controverses, 13 juin 2013)

Par Raoul Victor.

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J'aborderai trois séries de questions :

  • La première : y a -t-il une révolution technologique en cours, et, en ce cas, en quoi consiste-t-elle ?

  • La deuxième : y a-t-il actuellement émergence d'un nouveau type de rapports sociaux du fait de cette révolution ?

  • Troisième question : quelles conséquences une telle réalité peut-elle avoir pour la perspective révolutionnaire ?

Commençons donc par la première : y a -t-il une révolution technologique ou industrielle en cours et si c'est le cas en quoi consiste-t-elle ?

Le concept de révolution industrielle apparaît tout d'abord principalement chez Arnold Toynbee et Engels. Il sert essentiellement à décrire les bouleversements de la fin du XVIIIe siècle et du XIXe siècle. C'est l'affirmation du capitalisme, l’industrialisation de la Grande Bretagne, de l'Europe et des Etats-Unis. Mais au-delà de cette réalité spécifique, aujourd'hui c'est un concept plus général, qui est fréquemment utilisé. Grosso modo on peut dire qu'il désigne un important bouleversement des techniques et des moyens de production, mais avec la spécificité que ces changements ont des conséquences sur presque tous les aspects de la vie économique et sociale. Des changements technologiques dans le capitalisme il y en a en permanence et certains bouleversent des aspects particuliers importants, mais on ne peut parler vraiment de révolution technologique ou de révolution industrielle que lorsque les bouleversements provoqués touchent la plupart des aspects de la vie économique et sociale en général. En ce sens on peut dire que dans le capitalisme il y a eu jusqu'à présent deux grandes révolutions technologiques. La première est celle qui a commencé à la fin du XVIIIe siècle, avec la machine à vapeur, les chemins de fer, etc. La deuxième est celle de l'électricité, qui débute à cheval entre le XIXe et le XXe siècle.


Aujourd'hui, peut-on parler d'une révolution des nouvelles technologies de l'information et de la communication (NTIC) ? J'aborderai la question en distinguant ses deux composantes : l’information et la communication.

Au niveau de l'information, de l'informatique, il s'agit essentiellement de la généralisation de l'emploi des ordinateurs puis des micro-ordinateurs qui permettent de rendre disponible au niveau du particulier la puissance informatique. A la base se trouvent les micro-processeurs. L'importance de l'avancée que constitue l'informatique peut être mise en relief sous deux aspects. Le premier c'est l'avancée qualitative qui se produit au niveau du rôle des machines. Celles-ci ne sont plus simplement un outil, un appendice de la main de l'homme, mais des objets capables de remplacer l'homme dans un nombre toujours croissant de tâches. Elles peuvent en particulier faire des raisonnements, des suites de raisonnements logiques et prendre des décisions en fonction de critères préétablis, ce qui est énorme et qui n'existait qu'à peine dans les machines précédentes. A cela vient s'ajouter le fait que cette machine peut posséder pratiquement les cinq sens de l'homme : la vue, (les ordinateurs savent par exemple reconnaître un visage), l’ouïe, le toucher et récemment de plus en plus le goût et l'odorat. De ce fait nous pouvons avoir des machines qui peuvent prendre des décisions en fonction de critères basés sur la perception de la réalité à travers les cinq sens. Ça n'a l'air de rien, mais c'est un saut qualitatif du point de vue du progrès du machinisme et des moyens de production.

Une parenthèse à ce propos. Il y a une dizaine d'années, lors d'un débat dans le Réseau de discussion international à propos de la réalité ou non d'une révolution technologique en cours, Robin Good Fellow disait qu'il n'y avait rien de vraiment nouveau, que tout ce à quoi nous assistions était déjà décrit par Marx dans le Capital lorsqu'il aborde la question des machines et de l'automatisme. Oui, si l'on veut on peut trouver chez Marx un cadre théorique incluant le développement des automatismes. Mais Marx pouvait difficilement imaginer ce que pourrait être un ordinateur et la puissance de ses capacités. Par ailleurs, il ne sert à rien de vouloir mettre à tout prix toute nouvelle réalité dans le carcan des écrits du passé, aussi brillants soient-ils. C'est évident qu'il y a un saut qualitatif au niveau du traitement et de l'utilisation de l'information.


Voilà pour le premier aspect de l'avancée apporté par l'informatique.


Le deuxième aspect majeur est l'explosion de ce que l'on peut appeler la numérisation ou la digitalisation des biens. La forme numérique consiste en un texte composé essentiellement de 1 et de 0. L'informatique permet de mettre sous cette forme des biens, comme des biens de consommation tels des films, des tableaux, des morceaux de musique, des jeux, par exemple. Mais aussi des biens de production, comme par exemple le logiciel qui conduit une chaîne de montage automatique d'automobiles. Un tel logiciel, même s'il a coûté des millions d'heures de travail à produire, peut être mis sous forme numérique dans quelques disques informatiques. Or les biens numériques ont cette spécificité qu'on pourrait dire "magique" qu'ils peuvent être reproduits avec un coût pratiquement insignifiant. Les biens numériques, une fois créés, échappent à la pénurie. Sauf évidemment si celle-ci est imposée par la force, comme par exemple avec le copyright. Il n'y a pas de mot pour décrire cette qualité. On pourrait dire que ce sont des biens "non-pénurisables". C'est comme si une tonne de pétrole, une fois extraite, pouvait brûler éternellement. Ou comme si la plus complexe des usines pouvait être reproduite avec un clic de souris. C'est encore un bouleversement énorme, difficile d'en sous-estimer l'importance, particulièrement pour ceux qui ont comme perspective l'avènement d'une société non-marchande, une société sans argent, basée sur la gratuité. Le développement de biens de consommation et de production gratuitement reproductibles est un élément clé pour une société d'abondance, une société de "suffisance" dans laquelle on puisse éliminer l'échange marchand.

Certains disent qu'il n' y a là encore rien de nouveau car c'était déjà le cas pour la science. Beaucoup de théorèmes mathématiques par exemple, existent depuis l'antiquité et on peut toujours les utiliser et les copier sans frais. Ce qui est vrai. Le problème c'est qu'entre un théorème mathématique ou une loi de physique et un moyen de production concret il y a beaucoup de chemin à parcourir. Ici il s'agit de moyens de production ou de consommation qui sont immédiatement utilisables. Il y a une véritable rupture par rapport à ce que pouvait être le savoir et sa reproductibilité auparavant.

Je voudrais faire ici une petite parenthèse sur les imprimantes à trois dimensions. Leur nombre et leurs capacités explosent, en même temps que le prix de certaines d'entre elles diminue au point d'en faire des instruments relativement accessibles même pour un particulier. Il s'agit d'imprimantes qui déposent de la matière couche par couche pour obtenir par accumulation des objets en trois dimensions. Le projet RepRap, par exemple, a pour objectif de créer une imprimante tridimensionnelle capable de s'auto-répliquer, en imprimant toutes les pièces qui la composent. Ce qu'il y a de particulier avec ces nouvelles machines c'est que le processus de production dépend beaucoup plus des logiciels employés que de ses aspects proprement matériels. Or, les logiciels sont par nature des biens numériques, quasi-gratuitement reproductibles. Il s'agit donc d'un moyen d'augmenter drastiquement dans le processus de production la place de biens qui peuvent échapper à la pénurie.

Voilà donc pour ce qui est du volet "informatique" des bouleversements apportés par la révolution des NTIC : l'apparition de machines intelligentes capables de remplacer l'homme dans un nombre croissant de tâches et la multiplication de biens numériques gratuitement reproductibles.

Le deuxième volet est celui de la communication, au centre duquel se trouve évidemment Internet. Tout le monde connaît plus ou moins l'histoire d'Internet. 1969-1972 c'est l'apparition d'Arpanet, le résultat d'une recherche universitaire encouragée et partiellement financée par l'armée américaine. A l'origine il s'agit d'un système pour interconnecter les ordinateurs de certaines universités aux États-Unis avec ceci de spécifique que la communication ne se fait pas comme pour le téléphone en empruntant une voie unique et continue mais à travers des chemins divers dans un réseau. Pour cela les données sont transmises par paquets avec une adresse de destination. Le système n'a plus besoin d'avoir un centre névralgique et peut fonctionner même en cas de destruction quasi totale du réseau. Les militaires s'y intéressent rapidement car ils y trouvent un moyen d'interconnecter de façon sécurisée et difficilement destructible les différents systèmes de défense. Internet a cette spécificité majeure qu'il fonctionne de façon non centralisée.

Depuis la division de la société en classes, presque toutes les formes d'organisation sociales dans l'histoire ont été "verticales", basées sur un principe de hiérarchie plus ou moins centralisée. Ici on a un moyen de communication horizontale, non hiérarchisée, en tout cas pas au sens de hiérarchie classique. Et cela va avoir des conséquences insoupçonnables. On est encore loin de connaître toutes les conséquences de cette innovation. Une des premières choses qu'on peut constater est qu'il s'agit d'une forme d'organisation qui ressemble à celle du cerveau humain où tout neurone peut être directement lié aux autres dans une infinité de combinaisons. A un moment donné, tout point du réseau peut être aussi important que les autres. C'est de là que va surgir le concept de Peer to Peer, la communication "entre pairs" qui permet à des partenaires de communiquer entre eux sans passer par un centre ou des hiérarchies. C'est en opposition à toutes les structures sur lesquelles l'humanité s'est développée jusqu'à présent. On a souvent dit qu'Internet est un nouveau "média". Mais si on veut vraiment comprendre ce qu'est Internet il faut commencer par se rendre compte qu'il s'agit pratiquement de l'inverse d'un média. Les médias sont développés surtout à partir des années 1920 et 1930, afin que l’État s'adresse directe ou indirectement à chaque individu dans la population. On fournit des postes de radio bon-marchés. Plus tard ce sera la télévision. Le centre s'adresse à la population dans un sens unique. Une bonne image pour cette époque est celle du label de musique "La voix de son maître" (RCA Victor aux USA) où l'on voyait un chien qui tend son oreille au pavillon d'un gramophone mécanique. Internet permet de casser ce monopole dans la mesure où la communication peut se faire dans tous les sens, de façon inter-active. N'importe quel internaute peut en principe s'adresser à l'ensemble des humains ayant accès à Internet. Le chien n'est plus passif devant le pavillon du gramophone. C'est un anti-média qui est créé. Par ailleurs, c'est la possibilité d'une quasi-ubiquité qui apparaît : une donnée, un bien numérique quelconque peut être transmis pratiquement à la vitesse de la lumière aux quatre coins de la planète. A toutes les qualités des biens numériques que nous avons vues vient s'ajouter cette sorte d'ubiquité, cette possibilité d'être mis à disposition au plus grand nombre de façon pratiquement immédiate.

Cette combinaison des qualités des biens numériques et d'Internet engendre une nouvelle puissance productive et communicative sans précédent qui bouleverse tous les aspects de la vie sociale. Et, à mon avis, nous n'en sommes certainement qu'au tout début de ces bouleversements.

Ces bouleversements se produisent parfois à des vitesses exponentielles. Quelques chiffres. Quand en 2000-2001 on avait des discussions sur l'importance de l'Internet naissant, il était fréquent d'entendre qu'il ne s'agissait que d'un gadget sans importance qui n'amusait que des petits-bourgeois ayant la possibilité de s’acheter un ordinateur personnel. A l'époque, il est vrai, le développement de l'accès à Internet n'en était qu'à ses débuts. Depuis lors nous avons assisté à une véritable explosion. Si l'on se réfère aux derniers chiffres de 2012, alors que la population mondiale est d'un peu plus de 7 milliards, il y a déjà 2,4 milliards d'être humains qui sont des "internautes". La définition d'internaute n'inclut pas uniquement le propriétaire d'un ordinateur équipé d'Internet mais aussi toute personne qui d'une façon ou d'une autre a régulièrement accès à Internet. Cela peut être à son travail, dans des lieux publics, dans sa famille, chez des amis, etc. Le continent où il y a le plus grand nombre d'internautes est maintenant l'Asie, avec la Chine au premier rang. Le taux de pénétration moyen au niveau mondial atteint 34 pour cent, un être humain sur trois. Il était six fois moindre en 2000. Il s'agit là d'une moyenne qui recouvre des situations très différentes. Au niveau des continents, c'est en Amérique du Nord que ce taux est le plus élevé avec 80 pour cent, mais il n'est que de 16 pour cent pour l'Afrique. Si l'on regarde au niveau des pays, ce taux atteint près de 97 pour cent en Norvège ou en Islande, près de 80 pour cent en France ou en Corée du sud, 40 pour cent en Chine, mais 4 pour cent en Côte d'Ivoire. (1) Cependant, quelles que soient ces inégalités qui traduisent les différences de développement économique, l'expansion de l'accès à Internet reste fulgurante et est très loin d'être achevée.

Ce qui est surtout remarquable c'est comment il est devenu très rare aujourd'hui de trouver dans les pays les plus avancés un quelconque domaine de la production ou de la distribution qui n'ait pas affaire à des biens numériques et à Internet.

Il ne s'agit donc pas d'un petit changement technique en plus sans conséquences. Il s'agit d'un bouleversement majeur au niveau de la production sociale et même au niveau de la vie quotidienne de chacun. En ce sens le terme de révolution industrielle ou de révolution technologique n'est pas usurpé. C'est un bouleversement aussi important que celui que l'on a connu avec la machine à vapeur au XIXe siècle ou avec l’électricité. Et si on y réfléchit bien, cela peut être un bouleversement aussi important que le passage du paléolithique au néolithique.


Voilà donc pour ce qui est de la première question sur la révolution technologique. La deuxième concerne celle de savoir quelles conséquences cette révolution a déjà produit au niveau des rapports sociaux et, plus particulièrement, savoir si elle provoque l'émergence de germes d'un nouveau mode de production ? Toute cette nouvelle puissance productive qui se développe a engendré "naturellement" des rapports entre producteurs, et entre producteurs et consommateurs, qui mettent à profit toutes les spécificités de cette révolution.

Cependant, la logique capitaliste ne permet pas de développer pleinement cette nouvelle puissance. Au contraire, elle en est une entrave. Au lieu de la propriété privée, au lieu de l'échange marchand, au lieu des structures hiérarchiques, on va s'apercevoir très vite que le partage, le fonctionnement en réseau, la mise en commun s'avèrent autrement plus efficaces. Tout cela fait qu'on va voir apparaître une dynamique générale de mise en commun. En anglais on parle de "commons", le vieux terme du moyen âge, les biens communs. Cette tendance au partage se matérialise à trois niveaux, dans trois dimensions.

La première c'est le partage, la mise en commun des bien numériques.

Elle apparaît très vite dès qu'Internet existe. Des systèmes se multiplient qui permettent de partager des logiciels, des plans de design, de la musique, des images ou des films, etc., tout simplement parce que cela ne coûte presque rien et que ça a l'avantage que ce n'est pas parce qu'on donne à quelqu'un un film qu'on en perd la possession. C'est beaucoup plus facile d'être généreux lorsqu'on ne perd pas ce que l'on donne.

On a beaucoup parlé d'économie de don se référant à Mauss, etc. pour qualifier ces nouvelles formes de partage. Mais ce n'est pas le cas. Dans le don classique on perd ce que l'on donne et on attend un retour en compensation. Ce qui n'est pas le cas avec le partage de biens numériques.

La tendance au développement du partage, en totale opposition à la logique capitaliste du copyright, a ruiné une partie de l'industrie de la musique, elle est en train de bouleverser l'industrie de la presse et de l'impression. On a vu les conflits se multiplier, il y a eu par exemple les réactions des majors de la musique, l'interdiction de Napster, etc. C'est une vraie guerre, mais une guerre où le partage n'a cessé de progresser.

La deuxième forme de partage, probablement la plus importante, est celle de la mise en commun d'efforts en vue de la réalisation d'un objectif commun.

Les exemples, il y en a des milliers, mais les plus remarquables sont, premièrement, les logiciels libres, dont Linux est le plus connu, et, deuxièmement les encyclopédies telles que Wikipedia.

Les logiciels libres apparaissent dès les années 80, en particulier avec la création de GNU et de la Free Software Foundation par Richard Stallman. Celui-ci raconte une anecdote qui explique en partie son souci d'origine. Tout commence parce qu'une photocopieuse Xerox de son laboratoire fonctionne mal. S'apercevant qu'il s'agit d'un problème de programmation il se propose d'en corriger le logiciel pilote. Mais il se heurte à l'impossibilité d'avoir accès au code de celui-ci et encore moins de le modifier. Il en déduit la nécessité de créer des logiciels dont le code soit accessible, modifiable et réutilisable par tous. Cela aboutit à la création de la licence GPL, la General Public Licence, une licence officiellement enregistrée, qui donne à un logiciel la possibilité d'être utilisé gratuitement, d'avoir un code accessible et modifiable. En outre le logiciel modifié peut à son tour être gratuitement distribué. C'est ce qu'on a appelé le "copyleft". Bill Gates réagit pas sa fameuse déclaration condamnant tout cela comme du "communisme". En réalité il s'agit de la façon la plus efficace, la plus rationnelle d'utiliser les qualités des produits de la nouvelle révolution technologique.

Stallman est le personnage le plus connu, mais il fait partie de tout un mouvement qui se développe spontanément chez les programmeurs. On les nomme les "hackers". La presse utilise souvent ce mot pour désigner les "crackers" dont la spécialité est de faire sauter des systèmes de sécurité sensés protéger des sites institutionnels, ou des logiciels propriétaires. En fait hacker définit plus généralement des passionnés de la programmation et du fonctionnement des ordinateurs. Ce sont des gens qui agissent pour leur plaisir, qui veulent que leurs créations soient gratuitement distribuées et qui sont d'autant plus satisfaits que leurs œuvres sont reprises et utilisées. Ils développent ainsi une nouvelle éthique. Le philosophe finlandais Pekka Himanen a écrit dès 2001 un très bon livre qui la décrit et l'analyse : L'éthique hacker et l'esprit de l'ère de l'information, se référant au titre du livre de 1905 de Max Weber L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme. A la base de cette éthique il y a trois principes simples : le premier c'est que le "travail", ou plutôt l'activité productive, l'écriture des logiciels, doit être volontaire, gratuite, pour le plaisir ; le deuxième est que l'organisation de cette activité doit être collaborative, sans hiérarchie verticale ; le troisième est que le produit final doit être librement accessible à tous, gratuit.

Un autre exemple remarquable de partage par la mise en commun d'efforts est celui des encyclopédies du type Wikipedia. C'est le partage bénévole du savoir de dizaines de milliers d'êtres humains sur toute la planète, en 285 langues, à travers une activité organisée de façon collaborative et aboutissant à un produit qui, tout comme les logiciels libres, est accessible à tous gratuitement. Au début on a voulu créer un Wikipedia "filtré" mais l'idée a été vite abandonnée. D'ailleurs il y a eu une tentative appelée Nupedia n'incluant que des articles filtrés par des comités de lecture avec l'idée de faire quelque chose de plus "strict" que Wikipedia. Elle aboutit rapidement à un échec. La grande innovation de Wikipedia a été de faire confiance aux participants eux mêmes pour corriger, améliorer et protéger les contributions. On estimait au milieu des années 2000 qu'il y avait près de 7 pour cent de contributions "vandales", ne cherchant qu'à saboter le travail collectif. Mais il y avait aussi 93 pour cent des participants qui n'étaient pas des "vandales" et dont beaucoup ont pris soin de contrecarrer les actions destructrices. Les résultats sont remarquables. Par exemple, on estime que dans la version en anglais de Wikipedia, les parties scientifiques sont aujourd'hui plus complètes et rigoureuses que dans la vénérable Encyclopædia Britannica. C'est une importante réalité au moment d'envisager ce que pourrait être une société future. C'est une démonstration pratique qu'on n'a pas besoin d'un appareil policier spécialisé pour "protéger" le bon fonctionnement d'un projet, même très complexe, du moment qu'une très large majorité des participants est d'accord sur l'essentiel.

Un chiffre en passant : il y a aujourd'hui 2 millions et demi d'articles dans la version anglaise de Wikipedia.

Voilà pour ce qui est de cette deuxième forme de partage de mise en commun d'efforts.


Pour cerner la réalité de cette nouvelle façon de produire, Yochai Benkler, un universitaire américain qui enseigne à la faculté de droit de Harvard, a créé le concept de "Commons based peer production", production entre pairs sur la base de la communauté.

En fait cette Peer Production n'est que la forme la plus avancée d'une attitude collaborative beaucoup plus large caractérisée par le fait que, grâce aux nouvelles technologies, les choses peuvent se faire de façon beaucoup plus collective, en partant du bas pour aller vers le haut et non l'inverse. La combinaison d'Internet et de la gratuité des biens numériques facilité l'apparition d'une dynamique générale de collaboration et d'auto-organisation.

On peut se poser la question suivante : est-ce que cette "production entre pairs" est un phénomène secondaire, passager, en voie d'être broyé par l'omniprésente logique marchande capitaliste ? Ou est-ce qu'elle annonce un nouveau monde ? Est-ce qu'il s'agit de "germes" d'une société non-marchande, d'une société "communiste" - pour reprendre les termes "classiques" ? On peut considérer qu'il s'agit déjà en partie d'un mode de production dans la mesure où elle définit la façon de coopérer pour produire et la façon de distribuer les résultats de la production. Cependant il y a encore un manque à ce niveau : elle ne fonctionne encore, pour l'essentiel, que dans le domaine des biens numériques. On ne voit pas encore de production entre pairs au niveau de productions matérielles telles que l'agriculture ou la sidérurgie, ayant recours à des biens matériels tels que la terre, les minéraux, etc. Or un véritable mode de production est d'abord un rapport de l'homme avec la nature, dans tous les sens du terme, et donc avec les biens matériels. En ce sens il est plus correct de parler de "germes" d'un nouveau mode de production que de mode de production au plein sens du terme. Pour que ces germes se transforment en mode de production au sens plein du terme, pour que ce système soit étendu à tous les biens matériels, il faudra... une révolution sociale. Il faudra mettre en commun les moyens matériels de production, la terre, les usines, les mettre dans les mains de la population pour pouvoir appliquer les principes de la production entre pairs, de l'économie collaborative à l'ensemble de la société.

Ceci dit, en partie c'est déjà commencé. Et cela nous conduit à la troisième forme de partage induit par la révolution technologique. Après le partage des bien numériques, après la mise en commun d'efforts, nous assistons, même si c'est encore de façon très embryonnaire, au partage de moyens matériels d'informatique. Je n'ai pris que deux exemples mais qui sont très significatifs. C'est encore les universités américaines qui sont à l'origine de ces initiatives. Le premier c'est le SETI, lancé par l'université de Berkeley, dont l'objectif est la continuation de la recherche d'une intelligence extraterrestre, abandonnée par la NASA pour des raisons budgétaires sous le gouvernement Bush. Il s'agit d'analyser par ordinateur des milliards de données constituées d'enregistrements d'ondes radios perçues par des télescopes électroniques. La puissance de calcul nécessaire est gigantesque. Le système consiste à permettre à des ordinateurs personnels de partager avec Berkeley une partie de leur puissance de calcul. En se connectant au site du SETI, les contributeurs reçoivent par Internet des paquets de données que leur ordinateur personnel analyse puis renvoie le résultat à la source. Début 2013, on comptait plus de 13 millions de participants. (2) Un autre joli exemple est celui de l'université de Stanford. Il s'appelle Folding qui veut dire repliement. Il s'agit aussi d'un projet de calcul réparti "dont le but est d'étudier le repliement de protéine dans diverses configurations de température et de pression afin de mieux comprendre ce processus et d'en tirer des connaissances utiles qui pourraient, entre autres, permettre de fabriquer de nouveaux médicaments, notamment contre la maladie d'Alzheimer, la drépanocytose et certains types de cancers." (3) Dans ces deux exemple nous assistons à un partage de biens matériels. C'est des millions d'ordinateurs personnels qui mettent en commun leur puissance de calcul sans aucun rapport d'échange marchand.

L'ensemble de ces formes de partage qui concernent des biens numériques, des efforts en coopération puis des biens matériels permet de parler de l'émergence de germes d'une nouvelle forme de vie, d'une nouvelle société dont les bases sont non-marchandes, "communistes" au sens véritable du terme.


Avant de passer à la suite, qui concerne les conséquences d'une telle réalité pour le projet révolutionnaire, je voudrais répondre à deux types d'arguments qui sont souvent opposés à l'analyse que je viens de présenter.


Le premier consiste à dire que, même si c'est vrai qu'il s'agit du surgissement de rapports non-marchands, ceux-ci ne sont ni seuls, ni dominants dans la société. Ils naissent dans une société capitaliste avec de véritables renards et de véritables pieuvres qui se chargeront de les dévorer et de les dissoudre dans la logique du capital.

Il est vrai qu'il y a une véritable résistance au développement de ces germes. Schématiquement on peut dire que cette résistance peut prendre deux formes. Une qu'on pourrait qualifier de guerrière ou violente qui se traduit par exemple par la poursuite pénale des personnes qui ne respectent pas le copyright. Mais à côté de cela il y a une autre forme qui se traduit par de véritables phénomènes de symbiose. Pour les capitalistes, se servir du travail collectif gratuitement fourni par des hackers ou des contributeurs volontaires c'est toujours une bonne affaire. L'entreprise IBM, par exemple, l'a compris très vite. Confrontée au problème de devenir trop dépendante des logiciels de Microsoft pour le fonctionnement de ses machines, IBM va adopter Linux. Elle va même commencer à contribuer à son amélioration. Il en fait un argument commercial : "Achetez nos machines, le logiciel est pratiquement gratuit". On se retrouve ainsi devant la situation paradoxale de voir une entreprise capitaliste de premier rang payer une partie de son personnel pour entretenir et améliorer un bien qui est gratuitement accessible à tous. On assiste donc à une sorte de symbiose entre deux logiques totalement différentes. On voit la même chose avec des entreprises comme Google. Le logiciel Androïd, par exemple, qui permet le fonctionnement des smart-phones et des tablettes est basé sur Linux. Les entreprises capitalistes tirent un profit, exploitent tout ce travail collectif et gratuit. Mais tout n'est pas négatif dans cette réalité. Le développement de Linux, tout comme le développement de la gratuité se trouve encouragé par la cupidité capitaliste. La nouvelle logique se voit, au moins dans certains cas, stimulée par celle de l'ancienne société.

C'est un phénomène paradoxal que l'on trouve dans des transitions entre sociétés, entre modes de productions dominants dans le passé. Je prendrai deux exemples. Le premier est la transition du féodalisme au capitalisme. Au sein de la société féodale les rapports entre seigneurs féodaux et les villes bourgeoises florissantes connaissent une même dialectique. La monarchie absolue en France, par exemple, est de plus en plus conduite à se servir de la puissance productive et financière des villes bourgeoises pour affirmer son pouvoir sur les grands seigneurs du royaume, ou pour affronter d'autres monarchies. Les villes fournissent aux seigneurs, souvent en guerre entre eux, deux éléments de première importance : des armes que l'introduction des rapports capitalistes permet de rendre de plus en plus efficaces et nombreuses, et de l'argent à travers les banques. C'est ainsi qu'on voit des seigneurs et en particulier des rois accorder des droits spéciaux à certaines villes en échange de leur appui. Cependant, au bout du compte, c'est les villes qui vont couper la tête aux rois. Mais pendant des siècles, et sous la pression des nécessités guerrières, c'est les rois, les forces de l'ancienne société qui ont été amenées à encourager, stimuler les germes de la nouvelle société.

Je ne peux pas ici aborder les différents aspects de ce qu'on a appelé la "germ-form theorie" développée en particulier au sein du groupe allemand Oekonux par Stephan Meretz et Stephan Merten. A travers une analogie avec la phylogenèse animale, cette théorie définit cinq étapes dans le processus qui conduit les germes d'un nouveau mode de production à passer d'une forme très minoritaire au sein de l'ancienne société à celle de mode de production dominant. Je veux seulement souligner ici une de ses idées fondamentales, à savoir que l'une des conditions pour que ce processus aboutisse est que, à partir d'un certain moment, les germes du nouveau mode de production deviennent utiles, voire indispensables, à la survie de l'ancien mode de production. Si cette utilité n'existe pas, les germes n'ont pas la force de devenir un jour "dominants". Un autre exemple très parlant est celui du développement du colonat au sein de l'Empire Romain esclavagiste. Le colonat constitue une forme germinale du servage, le rapport qui deviendra dominant dans le féodalisme. Contrairement à l'esclave, le colon est un homme "libre". Il est très souvent un esclave émancipé, parfois après des années de loyaux services. Il reste attaché à la terre dans laquelle il travaille et il est transféré avec elle en cas de vente. Mais il n'est plus traité comme un animal. Il rétribue le propriétaire de la terre qu'il travaille par une part de la récolte et par du travail à son service, ainsi que par d'autres obligations. Il a le droit d'avoir une vraie famille et ses enfants peuvent lui succéder dans la culture de la même terre, ce qui n'était généralement pas le cas pour les esclaves et constitue un puissant stimulant au travail. Dans le domaine agricole ce système s'avère plus productif que l'esclavagisme.

Le colonat apparaît dans l'Empire Romain dès le Ier siècle, mais c'est surtout après la crise du IIIe siècle, dans le Bas Empire, qu'il connaît un important développement. Un développement qui sera même favorisé par certains empereurs. Il est stimulé évidemment non pas pour accélérer le déclin de l'ancien système, puisque l’esclavagisme subsiste, voire même se développe dans les secteurs autres que l'agriculture, mais parce qu'il enrichit et renforce la classe dominante de l'ancienne société.

Donc, s'il peut être révoltant de voir Google ou IBM profiter avec cupidité des germes de nouvelle société qui apparaissent aujourd'hui, c'est paradoxalement la rançon à payer pour que ces germes puissent se développer.


Le deuxième argument contre l'idée de "germes" auquel je voudrais répondre est celui qui dit que, même si on accepte la nature non-marchande de ces germes, ceux-ci ne vivent que dans un domaine particulier de la production sociale, celui des biens numériques. Dans le monde des biens matériels, non gratuitement reproductibles, il n'en est rien ou presque. Or c'est ce dernier domaine qui en fin de compte est déterminant. Mais ici encore l'histoire est éclairante. C'est une réalité analogue que l'on retrouve dans les deux transitions historiques auxquelles nous nous sommes déjà référés. Le remplacement de l'esclavagisme par le colonat dans le Bas Empire ou dans le haut Moyen-Âge ne se produit pas dans tous les secteurs de la production sociale mais essentiellement dans l'agriculture. Dans les mines, dans les domaines des services domestiques ou personnels, par exemple, l'esclavagisme règne en maître. Il faudra des siècles pour que le colonat, sous la forme du servage, devienne dominant. On retrouve une réalité analogue pour le développement des germes de capitalisme au sein de la société féodale. Dans celle-ci l'essentiel de l'activité économique est agricole. C'est elle qui occupe l'écrasante majorité de la population. Cependant les germes capitalistes se développent pratiquement en marge de cette activité dans deux domaines bien particuliers : l'armement et les biens de luxe. Pendant des siècles les rapports capitalistes se développent sans véritablement pénétrer l'agriculture, la principale activité économique sociale. Cela ne les empêchera pas de devenir finalement dominants et de soumettre à leur logique l'ensemble de la vie sociale.

C'est pourquoi, le fait qu'aujourd'hui les rapports non-marchands se développent essentiellement dans le seul domaine des biens numériques, n'implique pas que ces rapports ne puissent pas un jour être généralisés à l'ensemble de la vie sociale.

On assiste actuellement à deux mouvements totalement contradictoires. D'un côté il y a la poursuite de la pénétration des rapports capitalistes, des rapports marchands dans tous les domaines de la vie sociale, et d'un autre côté il y a le mouvement inverse vers la gratuité, vers une production collaborative sans profit ni échange marchand. Nous entrons dans une période de dualité qui sera de plus en plus marquée par l'opposition entre ces deux logiques.

Je crois qu'on peut affirmer qu'aujourd'hui le développement de la gratuité, de la production entre pairs, joue un rôle analogue à celui qui fut joué par le développement de l'argent et des échanges marchands au sein du féodalisme. Quand les serfs commencent à devoir rétribuer leur seigneur non plus en nature mais en argent, le rapport reste féodal, mais le recours à l'argent est déjà en train de miner les fondements de ce rapport. Aujourd'hui c'est la gratuité et la collaboration bénévole qui jouent ce rôle de sape pour la société capitaliste... même si on sait que cela peut prendre très longtemps.

Et cela nous conduit à la troisième question de cette présentation : quelles conséquences peut avoir cette nouvelle réalité pour la perspective révolutionnaire et pour la lutte des classes ?

Je distinguerai dans la réponse deux échelles de temps : à long terme et à court terme. A long terme, le principal apport se situe au niveau du développement de la visibilité du projet révolutionnaire. L'idée qu'une nouvelle société sans argent, sans échange marchand, sans exploitation puisse exister peut commencer à être perçue comme possible. Et cela non pas dans des livres ou des discours mais dans une pratique sociale qui se développe sous nos yeux. C'est d'autant plus important que quand on cherche le pourquoi des échecs des tentatives révolutionnaires communistes du passé, la Commune de Paris, la vague révolutionnaire de 1917-1923 dans les pays vaincus de la Première Guerre mondiale, par exemple, ou encore le pourquoi des limites rencontrées par les mouvements les plus radicaux de la fin des années 1960 et des années 1970, je crois qu'une partie importante de la réponse est dans l'incapacité où ces mouvements se trouvaient d'avoir une perspective concrète qui fut autre chose qu'un énorme flou. En 1917-1923 les révolutionnaires avaient peu de choses à se mettre sous la dent comme projet. A part les textes des "utopistes", il y avait le programme social-démocrate de Kautsky rédigé en 1892 et qui se réduisait à la construction d'un capitalisme d’État. C'est très difficile de faire une révolution quand on ne voit pas clairement où on va. On peut assez facilement savoir ce que l'on rejette, mais on ne se lance pas dans un mouvement où l'on risque sa vie, et celle de ses enfants, sans avoir une idée un tant soit peu concrète de vers où on peut aller. C'est pourquoi les forces les plus révolutionnaires dans ces mouvements du passé sont rapidement restées minoritaires. Je crois que l'importance de cette faiblesse fondamentale s'atténuera au fur et à mesure que l'on verra les nouvelles pratiques non-marchandes se développer et pénétrer les domaines matériels de la production, rendant plus visible ce que pourrait être une société post-capitaliste.

A court terme il y aussi des effets. Si on essaie d'expliquer les mouvements tels que celui des Indignés en Espagne ou celui d'Occupy aux États-Unis on peut se demander d'où viennent leurs idées, pourquoi est-ce qu'ils sont obsédés par le pouvoir des assemblées, par le rejet des hiérarchies et des "représentants". Chaque jour les journalistes demandaient à rencontrer les chefs, les responsables du mouvement et se voyaient systématiquement répondre qu'il n'y en avait pas. On a dit qu'ils reprenaient des principes de la démocratie ouvrière telle qu'elle apparaît dans la Commune de Paris, le début des soviets en Russie ou les conseils ouvriers en Allemagne en 1918. Mais, outre que ce ce ne sont pas exactement les mêmes mécanismes, il ne fait aucun doute que l'écrasante majorité des participants à ces mouvements n'avaient pas la moindre connaissance historique sur la question. Leurs pratiques ne viennent pas d'une tradition historique mais d'une pratique concrète, celle qu'ils ont sur Internet et les réseaux sociaux. Les hiérarchies sur Internet sont inefficaces. Les rapports marchands y sont facilement mis en question. Aussi bien à la Puerta del Sol à Madrid qu'au Zuccotti Park à New York, il était interdit de vendre quoi que ce soit. Tout ce qui y était acquis devait être gratuit. Beaucoup de "sans domicile fixe" de Madrid en ont profité pour y être gratuitement nourris. Certains furent intégrés aux cuisines. Plus récemment, au cours d'un mouvement d'étudiants à Bologne contre la politique d'austérité du gouvernement on vit s'affirmer la volonté de créer des "espaces non-marchands".

En conclusion on peut dire qu'il y a une profond processus en cours et que, même s'il sera long et difficile, même si la classe travailleuse est actuellement souvent paralysée, terrorisée par la réalité et la menace du chômage, il y a des germes d'avenir qui se développent. Cela produit et produira une évolution dans les consciences. Même s'il devait s'agir d'un processus à très long terme, il serait faux et fou de l'ignorer ou de sous-estimer tout ce qu'il implique comme potentialités pour l'avenir et pour la perspective d'une révolution "communiste" au vrai sens du terme.

Notes :

1. Source pour les statistiques sur l'Internet : http://www.internetworldstats.com. 2. http://setiathome.berkeley.edu/ ;http://fr.wikipedia.org/wiki/Search_for_Extra-Terrestrial_Intelligence. 3. http://folding.stanford.edu/ ; http://fr.wikipedia.org/wiki/Folding@home.