Présentation à la réunion du RD: 3/12/2005

Introduction : pourquoi discuter de cette question?

Dans son texte du 11.05.2005, RV écrit : « les nouvelles technologies apportent un bouleversement qualitatif au niveau de la croissance de la productivité, et donc de la possibilité d’un monde sans pénurie où chacun pourra recevoir selon ses besoins et donner selon ses possibilités (…) la visibilité du projet d’une société débarrassée des lois capitalistes qui empêchent qu’il en soit ainsi ne pourra que s’en trouver renforcée. Il est plus aisé de rêver d’un monde de gratuité lorsque se réduit de façon accélérée l’effort nécessaire pour satisfaire aux besoins humains, et que cela devient visible. Mais c’est surtout sur les nouvelles pratiques sociales rendues possibles par les technologies modernes que je voudrais insister … il y a deux conditions indispensables : la première (…) consiste à savoir reconnaître le caractère authentiquement non-marchand, donc non capitaliste de ces pratiques ; la deuxième, au niveau quantitatif coniste à en envisager la réalité et l’importance des répercussions sur la vie sociale en se plaçant dans une perspective temporele de plusieurs années, voire décennies»

Parmi les questions soulevées par le texte de RV, un problème essentiel, « nouveau » pour le réseau est celui de la reproductibilité « libre » des logiciels, de la musique, de la gratuité, etc… permise par les « nouvelles technologies ». Pour reprendre sa propre métaphore : c’est comme si on creusait un puits, et que le pétrole jaillissait à flots, sans limites. Cette production/distribution sans coût additionnel en termes de travail humain pourrait rendre le projet révolutionnaire plus « visible », car synonyme d’une possible abondance dès maintenant.
Cette question est intéressante à discuter pour plusieurs raisons: a) les logiciels « free » échappent-ils à la loi de la valeur ? Ont-ils une valeur ? b) la croissance du travail immatériel au sein du capitalisme ; c) les implications sur le processus de subjectivisation, la façon dont le sujet productif en arrive à se concevoir comme sujet révolutionnaire (implications pour le développement de la conscience de classe) ; d) le rôle des révolutionnaires.

a) La production/reproduction de biens digitalisés « échappe-t-elle » à la loi de la valeur parce que cette production/reproduction n’entraîne plus aucun coût additionnel en terme de capital variable ? Si c’est vrai, où passe la loi de la valeur, où est-elle transférée ? En d’autres termes, les logiciels (et en particulier les logiciels libres) ont-ils une « valeur » ? Très globalement:

(i) sur la question de la valeur des logiciels, et plus généralement du travail immatériel. Comme dit dans les notes, la notion de valeur d’échange implique un rapport d’équivalence entre marchandises, équivalence basée sur le temps de travail socialement nécessaire (et mesurable par l’argent). La production d’un logiciel a donc une certaine valeur d’échange ; par contre, les copies n’ont pas de valeur d’échange, car n’impliquant pas de travail humain supplémentaire. Je rejoins donc la position de Sa sur ce point

(ii) la production des logiciels, du travail immatériel constitue donc l’expression de la trajectoire du capitalisme vers la production sans valeur (« valueless production »). L’écart croissant entre valeur d’usage et valeur d’échange est d’ailleurs le signe distinctif (hallmark) de la décadence. Dans la période ascendante, production de valeur d’usage et de valeur d’échange allaient de pair; dans la décadence, la production de valeurs d’usage (richesses matérielles) va en s’accélérant, tandis que la valeur d’échange contenue dans ces produits tend à diminuer (vers zéro dans le cas des logiciels qu’on peut copier). Cet écart croissant est à la source de tensions d’une violence extrême : destruction de stockes de marchandises, guerres, mises au chômage, …. Elle résulte de l’introduction de la science et de la technologie dans le cœur même du processus productif. Si l’introduction de la technologie dans la production est source de valeur elle détruit beaucoup plus de valeur qu’elle n’en crée: elle économise des quantités immenses de travail socialement rémunéré et par conséquent annule ou diminue la valeur d’échange d’un nombre croissante de produits. Cette tendance, même si elle a des conséquences destructrices, a aussi un côté positif : la trajectoire du capitalisme fait que la valeur d’échange tend à devenir obsolète, et créée, dans les rapports de production, une tension, une contradiction qui appelle à une résolution par un système de production qui ne soit plus basé sur la valeur;

(iii) en ce qui concerne les logiciels : le capitalisme réagit en voulant privatiser, faire fonctionner « comme du capital » (immatériel) ce qui ne l’est pas. Les moyens sont : la protection des codes sources qui empêchent de modifier les logiciels, les licenses, les patentes, les attaques contre les logiciels libres. Ceci a permis de « marchandiser » les logiciels, de « faire comme si » chaque copie avait un coût, et donc cela a permis à certaines compagnies (Microsoft) qui ont un monopole (ou quasi) de faire des profits gigantesques. Mais ce profit n’est pas, comme dans l’économie politique classique la réalisation d’une plus-value (travail non payé). Ces profits gigantesques ne sont pas une atténuation de la « baisse tendancielle du taux de profit ». Le taux de profit est lié à la plus-value, càd à la quantité de travail non payé par rapport au travail payé. Dans le cas des logiciels, cette plus-value est faible, au sens économique, marxiste du terme (sauf peut-être sur le premier exemplaire). Ce « profit » est donc une façon pour le capitalisme de détourner la loi de la valeur. (Sur ce point aussi, je suis d’accord avec Sa, je crois). On pourrait peut-être essayer de trouver un autre terme que le « profit » pour éviter cette confusion. b) plus généralement, la question des logiciels libres fait partie de la croissance du travail immatériel au sein du capitalisme (Lazzarato/Negri).

« A mesure que la grande industrie se développe, la création de richesse en vient à dépendre moins du temps de travail et de la quantité de temps utilisée que de la puissance des agents qui sont mis en mouvement pendant la durée du travail. L’énorme efficience de ces agents est, à son tour, sans rapport aucun avec le temps de travail immédiat que coûte leur production. Elle dépend bien plutôt du niveau général de la science et du progrès de la technologie ou de l’application de cette science à la production » (Fondements II, pp. 220-221)
« Dans la mesure même où le temps de travail - la simple quantité de travail - est posé par le capital comme le seul principe déterminant, le travail immédiat et sa quantité cessent d’être principe déterminant de la production - de la création des valeurs d’usage - et sont réduits quantitativement à des proportions infimes, qualitativement, à un rôle certes indispensable, mais subalterne eu égard à l’activité scientifique générale, à l’application technologique des sciences naturelles et à la productivité générale qui découle de l’organisation sociale de l’ensemble de la production – productivité générale qui se présente comme don naturel du travail social (encore qu’il s’agisse de produit historique). C’est ainsi que le capital, comme force dominante de la production, œuvre lui-même à sa dissolution. » (Fondements, II, p. 215)

Ce qu’il y a de nouveau, avec la prédominance du travail immatériel (comme la science, technologie), c’est la possibilité de partage sans perte, de reproduction sans coût, de cumulation naturelle sans dette par rapport au travail passé. C’est vrai pour la philosophie, c’est vrai pour la science, c’est vrai pour le développement des logiciels, libres ou pas. Le paradoxe est que le capitalisme dépende de plus en plus de certains aspects de ce travail immatériel (science, technologies) pour poursuivre son accumulation : la condition du développement de l’accumulation capitaliste, qui est et reste basée sur la pénurie, la condition de développement de la richesse qui reste basée sur la spoliation du travail vivant, devient de plus en plus le travail immatériel dont la nature même est basée sur des principes antagoniques (i.e. partage sans perte, reproduction sans coût, cumulation naturelle par rapport au passé). Pour limiter les effets de cette contradiction, le capital a développé le système des brevets, des licences de la propriété intellectuelle. « Les batailles autour de la propriété intellectuelle ne se limitent pas aux savoirs dans le domaine de la santé et elles prennent d’autant plus d’ampleur que les nouvelles technologies de l’information et de la communication modifient radicalement les conditions de production et de diffusion de tout savoir. Le coût de la reproduction d’un logiciel étant pratiquement nul, seul un régime « policier » de contrôle du respect des droits de propriété intellectuelle peut bloquer la libre circulation des savoirs, en même temps que l’allongement de la durée de ces droits ralentit le rythme de l’invention » (Corsani & Lazzrato, in Multitudes)
Dans cette perspective, les logiciels « libres » (càd sans entraves du point de vue de la copie, de l’utilisation, de la transformation) sont liés intimement à la nature même de ce travail immatériel. Et la croissance du poids du travail immatériel « préfigure » la dissolution du mode d’organisation capitaliste, et le mode d’organisation sociale future lorsque l’homme se sera constitué en « corps social » ;

« Une économie de l’abondance ne signifie pas que la richesse produite soit sans coûts. Au contraire, les coûts sont exorbitants. «

Ceci nous mène-t-il à partager la position de Lazzarato & Negri: "au moment où le contrôle capitaliste de la société est devenu totalitaire, dans ce même temps l'entrepreneur capitaliste voit ses caractères constitutifs devenir purement formels: en effet, il exerce désormais ses fonctions de contrôle et de surveillance de l'extérieur du processus productif, car le contenu du processus appartient de plus en plus à un autre mode de production, à la coopération sociale du travail immatériel" ("Travail immatériel et subjectivité"). Ma réponse est: là où nous voyons des possibilités de contradictions, de nouvelles lignes potentielles de cassure, ces penseurs voient déjà des ilôts de société post-communiste, la constitution d’une société nouvelle.

Je pose la question dans le cadre de la prédominance du travail immatériel parce qu’il me semble que cela clarifie le débat sur les logiciels libres, qui ne sont qu’un aspect de ce travail immatériel. En effet, une partie des échanges que nous avons eus tournaient autour du fait que si le numérique permet la reproductibilité sans coût, il est lié à l’utilisation d’ordinateurs, de consommables, etc… qui, eux, sont payants. Dans cette perspective, les logiciels libres n’auraient de libre que le nom. Ma réponse à cet argument est: Personne ne met en cause que nous sommes et vivons dans le capitalisme et que tout ce que nous utilisons, consommons, même au coût le plus modeste, s’intègre dans une société basée sur le profit, la pénurie, l’argent. Mais la question de la croissance du poids du travail immatériel au sein même de la production capitaliste ne peut être réduite à cela. Ce serait fermer la question avant même de se la poser.

c) Impact sur la subjectivation
L’argument de RV à propos des logiciels libres porte surtout sur la question des nouvelles pratiques sociales : « Quel que soit le degré d’interpénétration avec le monde capitaliste, quel que soit l’effort de contrôle qu’elles subissent, elles (ces nouvelles pratiques) constituent une réalité qualitativement nouvelle et différente des rapports marchands ». Selon RV, ces formes de coopération bénévoles démontrent que « l’échange marchand et la recherche de profit pécuniaire ne sont pas la seule motivation permettant aux hommes d’agir et de vivre socialement ». Ces pratiques sont destinées à s’étendre, à mesure que le réseau des utilisateurs d’Internet s’étend. RV reconnaît par ailleurs que « les pratiques non marchandes ne sont qu’une partie de la réalité d’Internet, qui est devenu par ailleurs un indispensable moyen de commerce et d’organisation des entreprises et des gouvernements ». Il pose la question « Ces pratiques peuvent-elles contribuer à la généralisation d’une conscience révolutionnaire anticapitaliste? » et la réponse semble être que « oui ».

A nouveau, il me semble qu’il faudrait placer la discussion dans le cadre suivant: « en quoi la croissance du poids du travail immatériel peut-elle avoir un impact sur le processus de prise de conscience ? ». Il ne s’agit pas seulement des hackers, ni des gens qui utilisent Internet pour de « nouvelles pratiques sociales », mais bien de comprendre l’impact de l’évolution des forces productives sur les « nouvelles » fractures, cassures sociales, l’impact sur une possible généralisation de la conscience de classe.

Si le « travail immédiat en tant que tel cesse d’être le fondement de la production » ; si « le produit cesse d’être créé par le travailleur individuel immédiat et résulte plutôt de combinaison de l’activité sociale que la simple activité du producteur », si la « création de richesse en vient à dépendre moins du temps de travail et de la quantité de temps utilisée que de la puissance des agents qui sont mis en mouvement pendant la durée du travail », il devrait s’ensuivre des conséquences au niveau de la subjectivité, c’est-à-dire la question de la transformation du sujet dans son rapport à la production.
Cette transformation de la subjectivité ne concerne pas seulement les « hackers » qui expérimentent (ai-je lu, car je n’en suis pas !) la joie de « co-créer », de « développer » les logiciels sans aucune barrière de code, et dont l’activité invalide comme le dit RV, l’idée que l’individu n’est guidé que par le désir de profit, ou par le désir de s’imposer dans une concurrence.
Cette transformation de la subjectivité ne concerne pas seulement les millions d’Internautes, qui surfent, téléchargent gratuitement, collaborent dans les échanges P2P, dont RV donne des exemples réels, actuels, et percutants.
La généralisation du travail immatériel a encore d’autres conséquences, qui touchent le travailleur collectif, le nouveau sujet, de façon beaucoup plus générale. D’une part, le travail immatériel est le produit de l’intelligence de l’homme. A nouveau, on peut souligner un paradoxe. Le capitalisme, pour poursuivre son accumulation, qui passe par l’assujettissement de l’homme, a de plus en plus besoin du produit de l’intelligence de l’homme.
D’autre part, le fait que le travail immédiat ait tendance à se réduire a pour conséquence que les terrains de l’antagonisme entre capital et « travail » se sont multipliés, diversifiés : les « foyers de résistance et de révolte sont « multiples », « hétérogènes », « transversaux par rapport à l’organisation du travail et aux divisions sociales : ceux qui n’ont jamais été intégrés au travail social, et qui ne le seront probablement pas, se constituent en sujet « contre » (le capital) non pas sur base de grèves, arrêts de travail, mais là où ils sont, sur les lieux où ils vivent pour tenter d’imposer leur force. (C’est la question des nouvelles formes de lutte, soulevée par Rose).
Le processus révolutionnaire de transformation de la subjectivité sera fécondé et intégrera toutes ces dimensions-là.

A nouveau, je voudrais me démarquer de positions qui assument que le processus de transformation du sujet dans son rapport à la production a déjà eu lieu, comme dans la citation suivante (extraite de Lazzarato & Negri, Travail immatériel et subjectivité) : « si le travail tend à devenir immatériel, si son hégémonie sociale se manifeste dans la constitution du « géneral intellect », si cette transformation est constitutive de sujets sociaux, indépendants et autonomes, la contradiction qui oppose cette nouvelle subjectivité à la domination capitaliste (…) ne sera pas dialectique mais désormais alternative. C’est-à-dire que ce type de travail qui nous semble à la fois autonome et hégémonique n’a plus besoin du capital et de l’ordre social du capital pour exister mais se pose immédiatement comme libre et constructif. Quand nous disons que cette nouvelle force de travail ne peut être définie à l’intérieur d’un rapport dialectique, nous voulons dire que le rapport qu’elle entretient avec le capital n’est pas seulement antagonique, il est au-delà de l’antagonisme, il est alternatif, constitutif d’une réalité sociale différente. L’antagonisme se présente sous la forme d’un pouvoir constituant qui se révèle comme alternatif aux formes du pouvoir existant. L’alternative est l’œuvre de sujets indépendants, c’est-à-dire qu’elle se constitue au niveau de la puissance et pas seulement du pouvoir ».
« Les logiciels libres permettent la libération des forces de coopération sociale à l’intérieur même du marché et des institutions capitalistes mais comme forces qui lui résistent et qui ne peuvent être subsumées par le capital qu’au prix de la perte de leur puissance créatrice »

Pour répondre à cela : il me semble que, comme je l’ai indiqué, la croissance du travail immatériel dans le capitalisme développé a des incidences multiples, diverses, sur le travailleur collectif (dont certains individus ne connaitront même jamais ce qu’est le travail). La conscience de classe, « sous forme de puissance », sera fécondée par ces aspects multiples et pas seulement par « l’intellectualité de masse » (Negri). D’autre part, elle ne peut se définit que dans un rapport dialectique, càd contradictoire avec le capital.

d)Mais qui va nous sauver du numérique ?

Que les hackers empêchent de breveter (càd privatiser) telle ou telle découverte ; on ne peut qu’applaudir ; qu’ils soient sensibles, conscients, des dangers de la numérisation sur la protection de la vie privée, qui va y trouver à redire ? qu’ils mettent toute leur intelligence à développer des logiciels « free », qu’ils ne fassent plus de distinction entre travail et temps libre, on ne peut qu’admirer. Mais alors surgit la question : qui va nous sauver du numérique ?

C’est une boutade. La société future bénéficiera, tirera profit des possibilités offertes par le numérique pour archiver, prévoir, organiser. Mais l’homme, et l’avenir de l’homme, ne peut se réduire au meilleur programme, au meilleur calcul.

L’homme peut être décrit numériquement : on peut faire des prédictions sur les maladies qu’un individu va présenter, sur base de celles observées dans son ascendance et ses collatéraux. A quand la carte d’identité génétique ? Ces aspects sont à la fois prometteurs et effrayants.

Mais le débat est au-delà de cela ; l’homme n’est pas numérisable, car il est avant tout subjectivité, désir, intentionalité. Et ces aspects-là ne sont pas planifiables, mesurables sous forme de codes barre.

Selon RV, la visibilité du projet révolutionnaire serait augmentée par l’abondance, par le fait de partager sans léser. Peut-être. Probablement. Mais le but du prolétariat n’est pas de produire « pour l’abondance » mais parce que cette abondance permet à l’homme de faire autre chose que de la production, autre chose que le développement des technologies. Je veux dire par là que la vision d’un monde d’objets, aussi abondants soient-ils, la vision d’un monde où la coopération, la mise en commun des ressources, ne suffisent pas ni pour allumer la mèche d’un processus de transformation de son rapport à la production, ni comme base d’une société future.

Nous, révolutionnaires, devons souligner que le devenir de l’homme ne peut être réduit à du « numérique ». Qu’à côté de tous les progrès que représente le numérique, des possibilités de contrôle de planification, il reste, et il doit rester quelque chose de particulier à l’humain : l’indécidable, la subjectivité, l’homme devenu (enfin !) sujet de sa propre histoire. Et cela, rien ni personne (pas même les hackers) ne peut l’anticiper. C’est une vision « humaniste » du communisme, comme réalisation enfin possible de l’homme.

Il y a quelque chose de « nouveau » dans les nouvelles technologies, mais il y a aussi quelque chose en continuité avec la façon dont la technique s’empare de l’homme. Certains philosophes l’ont perçu (cf Heidegger), et restent des références pour ceux qui réfléchissent aux questions soulevées par la technologie.

« La pensée qui compte calcule. Elle soumet au calcul des possibilités toujours nouvelles, de plus en plus riches en perspectives et en même temps plus économiques. La pensée qui calcule ne nouslaisse aucun répit et nous pousse d’une chance à la chance à la suivante. La pensée qui calcule ne s’arrête jamais, ne rentre jamais en elle=même. Elle n’est pas une pensée méditante, une pensée à la poursuite du sens qui domine dans tout ce qui est » (p. 136).
« Les organisations, appareils et machines du monde technique nous sont devenus indispensables, dans une mesure qui est plus grande pour les uns et moindre pour les autres. Il serait insensé de donner l’assaut, tête baissée, au monde technique ; et ce serait faire preuve de vue courte que de vouloir condamner ce monde come étant l’œuvre du diable. Nous dépendons des objets que la technique nous fournit et qui, pour ainsi dire, nous mettent en demeure de les perfectionner sans cesse. Toutefois notre attachement aux choses techniques est maintenant si fort que nous sommes, à notre insu, devenus leurs esclaves. Mais nous pouvons nous y prendre autrement.. »
Je vous laisse découvrir la suite.

Mais nous sommes les seuls à pouvoir faire le lien entre nouvelles technologies, production « sans valeur », croissance du travail immatériel, perspective du communisme, et regard critique sur le rapport entre la technique et l’homme. Si nous ne développons pas cette critique, personne ne le fera à notre place.

An Nonymous
Decembre 2, 2005



VISIBILITÉ DU PROJET RÉVOLUTIONNAIRE ET NOUVELLES TECHNOLOGIES


Nous publions ci-après le texte de RV sur « les technologies nouvelles ». Il résulte d’un débat entamé au sein du Réseau International de Discussion. Une réponse de SanderUne réponse de Sander ouvre un débat qui pose une question d’avenir importante.

Comment expliquer les faiblesses et échecs des mouvements révolutionnaires du XXe siècle ? Que faut-il en déduire pour l'avenir ? C'est à propos de ces questions que, dans le débat avec Jacques Wajnsztejn (JW) (1)(1), j'avais écrit:

"Je crois qu'une des choses qui a manqué le plus en 1917-23 comme en 1968-74 c'est la visibilité du projet révolutionnaire et que, "demain", en particulier grâce aux développements de la "mondialisation", y compris les catastrophes et les menaces qu'elle entraîne, et les bouleversements technologiques actuels (le développement exponentiel des "techniques de l'information et de la communication"), le projet d'une société post-capitaliste, sans frontières ni échange marchand, pourra être beaucoup plus envisageable, perceptible."

J'avais insisté sur l'importance de cette "visibilité" aussi à propos du lien possible entre luttes revendicatives prolétariennes et luttes révolutionnaires : "Il est par trop partiel de vouloir comprendre les possibilités de lien entre lutte revendicative et lutte révolutionnaire sans tenir compte de la visibilité du projet révolutionnaire. Il est difficile de s'opposer radicalement à la logique capitaliste si l'on reste convaincu qu'elle est la seule possible." (2)(2)

JW avait répondu, avec des points d'exclamation, au premier texte en ces termes : "Ce que tu appelles "la visibilité du projet révolutionnaire" ce n'est que la conscience de la révolution du capital et de ce qu'elle permet. Les horreurs de la guerre de 14 et l'exploitation féroce et la pauvreté de l'Allemagne ne débouchent pas forcément sur une claire vision du monde, mais sont quand même des conditions favorables recensées par la théorie du prolétariat. Quant à la fin des années 60, on peut dire qu'elles étaient vraiment ouvertes vers d'autres rapports sociaux et que c'est plutôt la dimension politique qui a manqué. Alors qu'aujourd'hui comment peux-tu parler de la visibilité d'un projet alors que pensée unique et idée que nous vivons dans la moins mauvaise des sociétés dominent ? (...) Il n'y a donc pas besoin de discuter de ce qu'il y aura à faire, ça s'impose tout seul. (...) On croirait entendre le discours du capital sur la nécessité et l'inéluctabilité de tout ce qu'il produit. (…) Les individus peuvent rester chez eux, "l'automatisation et la communication planétaire" s'occupent de tout ! Mais si c'est cela, il n'y aura jamais révolution, mais parachèvement du capital ou catastrophe et barbarisation des rapports sociaux."

Avec différentes variantes, le point de vue de JW est malheureusement fréquent parmi les "vieux" révolutionnaires. A partir d'une dénonciation justifiée de ce que le capitalisme fait et peut faire des nouvelles technologies, ils aboutissent à une véritable technophobie, très dans le vent en cette période aux tendances désespérées, et, de façon puérile, attribuent aux machines les responsabilités qui reviennent au système social qui les gouverne. (3)(3)

QUELQUES REPONSES

Je m'efforcerai de répondre à certains de ces arguments et de montrer que le capitalisme n'a pas le contrôle absolu de tout ce que les nouvelles technologies sont en train de rendre possible ; que de nouvelles pratiques sociales, fruit des qualités particulières des biens numériques (4)(4) et du développement d'Internet, se font sur une base ouvertement non-marchande ; que ces pratiques ne pourront aller qu'en se développant et qu'elles constitueront avec le temps (peut être dix ou vingt ans ?) un puissant élément de déploiement de la visibilité du projet révolutionnaire.

Mais, pour éviter les faux débats, commençons par préciser ce que j'entends par "visibilité du projet révolutionnaire".

J'emploi le terme de projet dans son sens le plus classique, tel qu'on peut en trouver une définition dans le dictionnaire : "image d'une situation, d'un état que l'on pense atteindre" (Petit Robert). Posséder un projet révolutionnaire c'est avoir à l'esprit, se représenter avec plus ou moins de précision ce que sera la nouvelle société, le monde post-capitaliste. Henri Simon faisait une remarque à ce propos, lors d’une discussion sur les liens entre luttes revendicatives et luttes révolutionnaires : "Un projet dans le sens où l'entend Raoul, est forcément soit très vague, en négatif plutôt qu’en positif, et, s'il est précis, il devient tout de suite obsolète suite à l’évolution des techniques et des méthodes de production qui en découlent." (5)(5) Dans le même sens, Marx disait déjà au XIXe siècle qu’il ne voulait pas faire "des recettes pour les marmites de l’avenir" et Rosa Luxembourg, au début du XXe insistait sur l’idée que pour définir la nouvelle société nous ne disposions essentiellement que de grands poteaux indicateurs, surtout négatifs.

ADAPTATION?

Il est vrai qu’il est difficile, sinon pratiquement impossible de prévoir exactement ce que pourra être une société post-capitaliste dans la mesure où, d’une part, elle sera l’œuvre d’êtres humains qui par définition se seront changés et éloignés du cadre aliénant du capitalisme et où, d’autre part, les techniques et méthodes de production seront radicalement bouleversées. Cependant, il est absurde de penser que depuis un siècle et demi d’expérience historique et d’évolution technologique nous n’ayons rien à ajouter aux grands et "vagues" principes généraux formulés au départ. Même si ce n’est qu’en négatif, l’expérience russe et le recul pris à son égard ne nous ont-ils rien appris ? N’avons-nous rien à ajouter aux idées sur le communisme formulées à l’époque de la traction hippomobile et de la télécommunication pas sémaphore visuel ? Je crois que, même en restant au niveau très général des grands principes et des "grands poteaux indicateurs" il y a déjà de quoi donner un peu plus de chair au projet révolutionnaire qu’il y a un siècle.

Ceci dit, ce n’est pas la mise sur papier de nouvelles formules spécifiant comment devrait ou pourrait être une société post-capitaliste qui est le plus déterminant dans le développement des potentialités révolutionnaires. Même réduit aux formulations les plus générales, ce qui importe, et ce qui a le plus manqué par le passé, c’est "la visibilité" de ce projet, la possibilité de voir dans la réalité les conditions de sa réalisation.

En ce sens, je peux partager le souci exprimé par Christian lorsqu’il me répondait à ce propos : "Des révolutionnaires se réunissent et élaborent avec leurs cerveaux d'aujourd'hui un projet communiste, une communauté humaine. En admettant qu'on ait une idée ou pas là-dessus, cela renvoie au projet léniniste: il y a ceux qui savent et ceux qui ne savent pas. Les révolutionnaires arrivent avec les tables de la loi." (5)(5)

QUELLE VISIBILITE?

Je crois qu’effectivement, jusqu’à présent, l'idée d'une société communiste, sans échange marchand, sans classes, sans frontières ni État est trop souvent restée "une abstraction dogmatique", pour reprendre l'expression de Karl Nesik. Une abstraction à laquelle la réalité ne semblait pas vouloir donner chair, si ce n'est sous la forme grotesque d'un impitoyable capitalisme d'État. Rarement l'évolution sociale ne rendit le projet communiste visible. Or c'est là une question cruciale. La révolution anti-capitaliste ne peut être l'œuvre que de l'immense majorité de la société et elle doit être une œuvre consciente. Une telle conscience ne peut être le produit des prédications, même les mieux élaborées, d'une minorité de révolutionnaires aussi "éclairés" soient-ils. C'est la pratique historique, l'évolution des conditions matérielles et sociales qui seule peut convaincre des milliards d'individus, y compris les "révolutionnaires" dont elle fonde et crédibilise le discours. Comme le dit le Manifeste Communiste : "Les conceptions théoriques des communistes ne reposent nullement sur des idées, des principes inventés ou découverts par tel ou tel réformateur du monde. Elles ne sont que l'expression générale des conditions réelles d'une lutte de classes existante, d'un mouvement historique qui s'opère sous nos yeux."

Comprise dans ce sens, la visibilité du projet révolutionnaire au cours du XXe siècle est restée fondamentalement limitée. Ce n'est pas ce que pense JW, qui écrit:

"Les horreurs de la guerre de 14 et l'exploitation féroce et la pauvreté de l'Allemagne ne débouchent pas forcément sur une claire vision du monde, mais sont quand même des conditions favorables recensées par la théorie du prolétariat. Quant à la fin des années 60, on peut dire qu'elles étaient vraiment ouvertes vers d'autres rapports sociaux et que c'est plutôt la dimension politique qui a manqué."

La révolte contre les horreurs de la guerre et ses suites a certainement constitué le principal stimulant de la vague révolutionnaire qui marqua la fin du premier conflit mondial. Mais de ce fait même, la visibilité du projet révolutionnaire s'en trouvait grandement limitée. Le plus souvent, le premier projet désiré dans les combats contre la guerre, et c'était compréhensible, c'était la paix. Et la paix, en soi, pouvait aussi bien être une paix capitaliste. La bourgeoisie allemande avait tiré les leçons de la révolution russe. Dès qu'éclatèrent les mouvements révolutionnaires contre la guerre, elle signa immédiatement l'Armistice. Et, dès que la paix revint, le mouvement révolutionnaire perdit l'essentiel de son énergie. Les tentatives révolutionnaires qui se poursuivirent en Allemagne jusqu'en 1923 furent toujours très minoritaires. En outre, les événements révolutionnaires ne s'étant produit que dans les pays vaincus pendant la guerre, la question d'une future société tendait à être posée inévitablement en termes nationaux et non mondiaux. Quant au "phare" de la révolution d'Octobre, avec ses famines du "communisme de guerre", avec ses nouvelles "horreurs de la guerre", civile cette fois, avec l'impitoyable dictature d'une bureaucratie totalitaire, il servit tout autant de repoussoir contre l'idée même de révolution que de modèle de "capitalisme d'État".

QUEL AVENIR?

Le projet révolutionnaire n'était pas beaucoup plus clair dans les mouvements sociaux de la fin des années 60. La lutte contre la guerre du Viêt-Nam y joua un rôle important, redorant le blason des régimes staliniens "anti-impérialistes". Dans la jeune génération qui joua un rôle si prédominant dans les mouvements de ces années, dans les universités mais aussi dans les usines, les modèles Russe, Chinois, Cubain, Yougoslave "autogestionnaire", etc. continuaient de peser et de fausser les problèmes. Même si une partie du mouvement s'affirma contre ces modèles comme jamais depuis des décennies, elle ne put aller beaucoup plus loin qu'une simple opposition en négatif. Le capitalisme vivait encore ses "30 glorieuses", dans les manifestations "contre le chômage" on revendiquait pour "le maintien du plein emploi", car celui-ci existait. La question de savoir à quoi pourrait bien ressembler une société post-capitaliste ne fut une préoccupation pressante que pour une bien petite minorité.

JW embellit la réalité des expériences passées et exprime une bien piètre opinion de la conscience des générations actuelles : "Alors qu'aujourd'hui comment peux-tu parler de la visibilité d'un projet alors que pensée unique et idée que nous vivons dans la moins mauvaise des sociétés dominent ? Même les opposants à la mondialisation sont passés de la forme "anti" à la forme "alter". Il est frappant de voir à quel point on raisonne dans les termes du capital."

Tout d'abord, je ne dis pas qu'actuellement, au jour d'aujourd'hui, il y ait déjà une claire visibilité généralisée du projet révolutionnaire. Je ne suis pas débarqué d'une autre planète. Je me situe en perspective et parle d'un processus qui peut prendre des années, voire des décennies, mais qui est en cours dès à présent. Par ailleurs, et avant d'y revenir, je crois qu'il n'est pas vrai que la pensée dominante soit que "nous vivons dans la moins mauvaise des sociétés". Dans le pessimisme ambiant c'est plutôt l'idée que cette société conduit à un désastre social et écologique planétaire qui domine. Ce qui se généralise c'est l'idée que "les enfants vivront moins bien que leurs parents". La conscience des générations présentes est à certains égards plus claire que celles des années 1917-23 ou 1960-70, en particulier sur des questions qui sont fondamentales du point de vue d’une perspective révolutionnaire, à savoir la vision planétaire de la société et du système qui la régit, d'une part, la perte d'illusions sur le capitalisme, d'autre part. Les "trente glorieuses" sont finies depuis longtemps et ont laissé la place au chômage massif et chronique, à la précarité et à l'inquiétude sur l'avenir. C'est encore le manque de visibilité du projet révolutionnaire qui constitue la principale difficulté, mais c'est aussi ce qui est appelé à changer, comme nous le verrons.

REVENIR 0 L’HOMME

Je voudrais cependant, auparavant, répondre à l'argument, un peu spécieux, de JW suivant lequel je prétendrais que la révolution sera l'oeuvre automatique du développement technologique induit par le capital. Cela permettra de rappeler le lien entre développement des forces productives et avènement d'une nouvelle société. JW écrit : "Il n'y a aucune remise en cause du capital. On attend simplement sa crise ou sa dégénérescence, mais on est toujours dans le sens de l'histoire. On croirait entendre le discours du capital sur la nécessité et l'inéluctabilité de tout ce qu'il produit... Les individus peuvent rester chez eux, "l'automatisation et la communication planétaire" s'occupent de tout ! ."

JW déforme ce que je dis ou fait semblant de ne pas le comprendre pour esquiver des questions. Je n'ai jamais prétendu que, dans une perspective révolutionnaire, l'évolution technologique sous le capitalisme rendait inutile l'action des "individus" ou des classes. C'est, au contraire, à partir de la problématique de savoir qu'est-ce qui explique les faiblesses des luttes prolétariennes révolutionnaires du passé et qu'est-ce qui peut permettre de les dépasser demain que j'aborde l'évolution présente et future des forces productives. Si je parle de "visibilité" c'est de celle des individus et des classes... de qui d'autre pourrait-il s'agir ? Des machines ?

Qu'est-ce que JW veut dire ? Que les "individus" révolutionnaires doivent aborder la question de la possibilité de la révolution indépendamment de l'évolution technologique des forces productives ? Construire le communisme avec des ordinateurs et des moyens de communication planétaires ne serait ni plus facile ni plus difficile que le faire avec les moyens matériels du début du XIXe siècle ou, pourquoi pas, avec ceux de l'antiquité au temps de la révolte de Spartacus ?

"Les hommes font leur propre histoire - disait Marx - mais ils ne la font pas arbitrairement, dans les conditions choisies par eux, mais dans des conditions directement données et héritées du passé." (6)(6).

Les armées de Spartacus avaient beau vaincre les légions romaines et voir leurs troupes grossir au fur et à mesure de leurs déplacements, elles ne pouvaient avoir un projet réaliste de société sans classes ni exploitation. Pas plus que toutes les autres révoltes d'esclaves de cette époque, celle de Spartacus, qui ne fut que la plus importante et plus dangereuse pour l'Empire, ne put chercher à mettre en place un nouvel ordre social. Et les quelques tentatives qui eurent lieu n'aboutirent qu'à reproduire des rapports esclavagistes. Les jacqueries paysannes du moyen âge contre la noblesse féodale se heurtèrent aux mêmes limites. Il faut attendre le capitalisme et l'explosion des forces productives qu'il entraîne pour que le projet d'une société sans exploitation commence à prendre une forme cohérente, non religieuse, avec des fondements ancrés dans la réalité.

La propriété, le droit qu'elle contient de permettre à quelques-uns de disposer d'un autre être humain, de sa vie, de son travail, ne peut disparaître sans détruire ce qui les rend "utiles" à la vie de la société. La propriété privée et son corollaire, l'échange marchand, sont le plus efficace moyen de gestion de la pénurie matérielle. Le projet d'une société non-marchande ne peut reposer que sur la possibilité d'un dépassement de cet état de pénurie. On ne peut rendre un produit gratuit sans le rendre largement abondant par rapport aux besoins. Et cela nécessite un degré de développement des forces productives qui seul commence à être atteint avec le capitalisme. Le socialisme utopique, l'anarchisme, le marxisme, les théories socialistes du XIXe siècle furent aussi un produit de la révolution industrielle. La question de savoir quel degré de développement du capitalisme est nécessaire peut éventuellement être discutée, mais la nécessité de ce développement est une évidence pour quiconque considère que le projet révolutionnaire n'est pas une simple incantation religieuse.

PRODUCTIVITE

"L'automation et la communication planétaire" sont des réalités développées sous le capitalisme moderne et dont une seule chose est certaine : leur déploiement et leur influence sur la vie sociale ne peuvent aller qu'en s'accroissant sous le capitalisme, toujours contraint d'intensifier la productivité du travail et l'universalisme de ses marchés. Cela fait partie des "conditions directement données", non "choisies" par les hommes pour faire leur histoire dans l'avenir. La question de JW sur ce qui se passerait si ces réalités "s'occupent de tout", comme si "les individus et les classes" pouvaient soudain disparaître, n'a pas grand intérêt et n'est qu'une esquive. La vraie question, simple et cruciale est : pour les individus et les classes désireuses de dépasser l'horreur capitaliste, l'évolution des nouvelles technologies facilitera-t-elle ou entravera-t-elle la possibilité de la révolution, et plus particulièrement la visibilité du projet révolutionnaire ?

En quoi le développement des nouvelles technologies permettra de mieux percevoir ce que peut être la nouvelle société ?

On peut distinguer deux types de dimension pour envisager les effets du développement des nouvelles technologies sur la visibilité du projet révolutionnaire, même si dans la réalité les deux s'interpénètrent : une première concerne l'accroissement de la productivité du travail, le deuxième concerne les nouveaux types de pratiques sociales rendues possibles.

Sur la productivité du travail, je n'insisterai que pour rappeler que la condition de la gratuité des produits et donc de l'élimination de l'échange marchand repose sur la possibilité de l'abondance et que, au-delà de la question des limitations naturelles et de la forme d'organisation sociale, celle-ci dépend de l'accroissement de la productivité du travail, de l'activité productive, si on n'aime pas le terme travail.

Le prix Nobel Robert Solow déclarait en 1987: "On voit des ordinateurs partout, sauf dans les statistiques." A l'époque, en effet, la productivité, telle qu'elle est mesurée par le rapport production (en monnaie) divisée par l'emploi (en nombre de personnes ou d'heures travaillées), ne marquait pas une croissance particulièrement plus rapide que par le passé. Depuis la deuxième moitié des années 1990, les choses ont changé et les effets de l'introduction "des ordinateurs partout" commencent à se voir de façon spectaculaire, y compris par les problèmes que cela pose au niveau de l'emploi dans les économies occidentales. L'importance de cette croissance est encore plus impressionnante lorsque au lieu de la mesurer en monnaie (le prix de la production réalisée) on l'évalue "physiquement", en valeur d'usage produite par un même travail.

Les nouvelles technologies apportent un bouleversement qualitatif au niveau de la croissance de la productivité et donc de la possibilité d'un monde sans pénurie où chacun pourra recevoir selon ses besoins et donner selon ses possibilités, suivant la vieille mais toujours valable formule. La visibilité du projet d'une société débarrassée des lois capitalistes qui empêchent qu'il en soit ainsi ne pourra que s'en trouver renforcée. Il est plus aisé de rêver d'un monde de gratuité lorsque se réduit de façon accélérée l'effort nécessaire pour satisfaire aux besoins humains, et que cela devient visible.

Mais c'est surtout sur les nouvelles pratiques sociales rendues possibles par les technologies modernes que je voudrais insister. Pour en comprendre pleinement la signification et la portée aujourd'hui, je crois qu'il y a deux conditions indispensables : la première se situe au niveau qualitatif et consiste à savoir reconnaître le caractère authentiquement non-marchand, donc non-capitaliste de ces pratiques ; la deuxième, au niveau quantitatif consiste à en envisager la réalité et l'importance des répercussions sur la vie sociale en se plaçant dans une perspective temporelle de plusieurs années, voire décennies.

DE NOUVEAUX ECHANGES

Jacques W et avec lui nombre de révolutionnaires "technophobes" ne voient dans l'évolution des technologies que ce qu'en fait et peut en faire le capital, et concluent que cela ne peut conduire qu'à la "barbarisation des rapports sociaux". Ils peuvent ainsi montrer comment le développement d'Internet et de toutes les applications de l'électronique conduisent à une expansion et intensification du commerce et de la commercialisation de la vie sociale, du contrôle et de l'espionnage de la vie des individus, du perfectionnement des moyens de destruction et d'autodestruction, etc. Mais ils ne voient que cela, ignorant, souvent avec un mépris ironique, tout l'univers qui se développe à côté de cela, et qui se bâtit sur des bases non-marchandes, donc non capitalistes. Ils ne voient "dans la misère que la misère", comme Marx le reprochait à Proudhon. Ils voient l'extension des rapports marchands et capitalistes à tous les aspects de la vie sociale mais ne s'aperçoivent pas que simultanément il se développe aussi un secteur qui échappe à cette logique. Le commerce capitaliste par Internet représente un secteur en pleine expansion et le réseau mondial est devenu un instrument indispensable pour toute entreprise concurrentielle. Mais, simultanément Internet constitue dès à présent la plus grande expérience de "mise en commun", de partage non-marchand de biens dans l'histoire de l'humanité.

La combinaison des possibilités de la communication en réseau et de celles des biens numériques a engendré et engendre un développement sans précédent de "mises en commun". On peut distinguer dans celles-ci trois types de dimensions:

- les mises en commun de biens numériques ;
- les mises en commun d'efforts individuels pour l'élaboration d'un projet, d'une oeuvre commune, publique ;
- les mises en commun de moyens matériels (ordinateurs).

La mise en commun de biens numériques (logiciels, morceaux de musique, images, plans, films, livres, bandes dessinées, jeux électroniques, bref, tout ce qui peut être numérisé) constitue la forme la plus évidente de ce nouveau type de pratiques. Cela peut aller de l'individu qui met sur le "web" ses plus belles photos de vacances et du passionné d'histoire qui "publie" le résultat de ses dernières recherches, jusqu'au "cracker" qui y met à disposition des logiciels "propriétaires", c'est à dire dont l'usage est normalement soumis au paiement de droits de copyright, mais accompagnés d'une "clé" informatique permettant d'en faire sauter la protection commerciale et de s'en servir gratuitement, en passant par des groupes d'ingénieurs qui publient des plans de construction. Pour permettre de savoir ce qui est disponible et d'y accéder, tout comme pour mettre à la disposition des autres, sans pour autant avoir recours à des formes centralisées, s'est développé ce qu'on appelle le "P2P", ("peer-to-peer", en français on pourrait dire : de pair à pair, d'égal à égal). Ce système a recours à des logiciels qui permettent de "télécharger" directement sur un ordinateur des biens numériques "prélevés" sur un autre ordinateur. Il ne s’agit pas d’un échange, au sens strict du terme, car il n’y a aucune réciprocité systématique. Chacun peut prendre sur le tas ce qu’il désire, indépendamment du fait qu’il y ait mis quelque chose ou pas. C’est une logique totalement étrangère aux rapports marchands. Cette pratique est en train de devenir une pratique de masses, en particulier parmi les jeunes. On estime par exemple qu'en 2004, "près de 4,6 millions de personnes échangent de la musique via des sites non autorisés en France à chaque instant". (7)(7) Elle pose des problèmes de plus en plus importants aux industries cinématographiques et musicales, mais aussi informatiques, créatrices de logiciels propriétaires. Les politiques des différents gouvernements contre ce qu’ils appellent de la "piraterie" se développent. Ils craignent, à juste titre, qu’une répression trop systématique ne fasse que stimuler le développement d’un monde parallèle où, par exemple, les musiciens et autres créateurs mettent gratuitement à disposition sur le net leurs oeuvres.

EFFORTS COLLECTIFS

Il est intéressant de noter que certains économistes "modernes" avaient annoncé l'échec du P2P à ses débuts car son fonctionnement ne respecte pas les règles élémentaires de la "rationalité économique", fondée sur l'égoïsme individuel. Ils annonçaient doctement que tout le monde serait prêt à prendre, mais que personne ne serait prêt à donner, à faire l'effort de mettre quelque chose à la disposition des autres. Certains ont reconnu par la suite leur erreur et la nécessité de... "repenser" la théorie. Au moins, eux, ils reconnaissent qu'il y a quelque chose de nouveau...

L'ancien mais efficace argument contre toute idée de société véritablement communiste : "l'égoïsme humain", est ébranlé, non plus sur le seul terrain éthique mais dans la pratique. On y reviendra.

La mise en commun d'efforts individuels pour l'élaboration d'une oeuvre collective est une dimension relativement moins connue que les partages de musique et de films, mais elle est peut être plus significative et plus annonciatrice de ce que peut être la vie d'une société post-capitaliste.

J’ai déjà écrit à plusieurs reprises sur les "logiciels libres". (8)(8) Je me suis efforcé de montrer comment ces logiciels, qui peuvent prendre la forme de biens de consommation ou de production reposent pour leur création comme pour leur distribution sur des principes non-marchands. Même si maintenant certaines compagnies commerciales comme IBM ou Sun, fabricants d'ordinateurs, participent à cette production, pour des raisons de qualité et aussi de guerre contre le monopole de Microsoft, l'essentiel des logiciels libres est le fruit de la coopération à travers Internet de milliers de programmeurs bénévoles et passionnés. Si l'on considère GNU/Linux, un système opérateur, c'est à dire permettant le fonctionnement de base d'un ordinateur, le logiciel libre le plus connu et le plus répandu, on estime qu'il est l'oeuvre de plus de 3 000 programmeurs et d'une masse de plus de 10 000 contributeurs inconnus et de testeurs, répartis dans 90 pays.

Un autre exemple significatif de mise en commun de volontés et d'efforts est l'encyclopédie Wikipedia. Elle est élaborée en permanence par des bénévoles sur Internet et mise à disposition de tous gratuitement. Ici non plus, il n’y a aucun rapport marchand ni dans son élaboration ni dans sa distribution. Le contrôle du contenu est assuré par les participants eux-mêmes avec un minimum de centralisation ou sans aucune centralisation. Techniquement elle fonctionne entièrement avec des logiciels libres. Commencée en 2001, elle existe maintenant déjà en 80 langues. La version anglaise qui est naturellement la plus développée contenait au début de 2005 plus de 450 000 articles ; la deuxième en importance, la version allemande contient 195 000 articles, la japonaise 97 000, la française 78 000... la version chinoise, au 13 rang, 19 000. A la fin 2004, on estimait que plus de 13 millions de pages de Wikipedia étaient consultées par jour. (9)(9)

Comment une telle oeuvre collective, qui ne dispose ni de police ni de gouvernement, continue-t-elle de vivre et n'est pas détruite par des actes de "vandalisme informatique", qui évidemment existent ? C'est le collectif lui-même, l'action de chaque participant, qui assure sa protection et le respect de certaines règles implicites. Il y a vraiment beaucoup plus de partisans de son existence que de destructeurs. Et cela a suffi, jusqu'à présent. Le modèle "Wiki" se répand à de multiples autres domaines d'activité. Il constitue une nouvelle forme de coopération et de production collective... et elle est non marchande.

La mise en commun de moyens matériels est la troisième dimension des nouvelles pratiques rendues possibles par les nouvelles technologies. Il s'agit, pour le moment, de mises en commun bénévoles de la puissance d'ordinateurs personnels. Cela concerne surtout des travaux de recherche scientifique nécessitant un nombre astronomique de calculs et exigeant normalement l’emploi d’ordinateurs aussi gigantesques que coûteux. L’idée fut de remplacer ces derniers par des milliers d’ordinateurs personnels reliés par Internet. Ceux-ci reçoivent des paquets de données d’un centre par Internet et les renvoient traités à ce centre par la même voie. Les possesseurs d’ordinateurs personnels peuvent laisser faire ces calculs automatiquement à leurs ordinateurs pendant qu’ils ne s’en servent pas ou parallèlement pendant qu’ils s’en servent sans en utiliser toute la puissance. Un des premiers cas où cela fut pratiqué ce fut pour l’analyse de la masse gigantesque de signaux radios dans l’espace à la recherche d’éventuelles manifestations de civilisations extraterrestres. En 1993 le Congrès américain décide de couper les crédits alloués à la NASA pour ce projet. Les scientifiques ont fait appel à des volontaires sur Internet. Ils sont aujourd’hui plusieurs millions à y participer. (10)(10)

NOUVELLES PRATIQUES SOCIALES

Depuis cette forme de coopération bénévole s’est développée dans de nombreux domaines scientifiques. Elle est employée notamment pour la recherche sur le repli des protéines par l’université de Stanford. Cette recherche, qui exige aussi de gigantesques calculs, peut être cruciale pour le traitement de maladies comme celle d'Alzheimer ou le cancer, dans lesquelles on pense qu'y interviennent de mauvais replis des protéines. (11)(11)

Ces pratiques vivent et se développent intimement plongées dans l'univers marchand. Du fait de leur efficacité nouvelle, elles sont la proie de la voracité des entreprises commerciales qui y voient un moyen de s'approprier du travail gratuit, une arme dans les guerres qui les opposent et même un instrument pour façonner leur image. Certaines de ces pratiques subissent aussi dans certains cas la répression de l'État et de nouvelles structures juridiques sont mises en place pour tenter d'en garder le contrôle. Mais, quel que soit le degré d'interpénétration avec le monde capitaliste, quel que soit l'effort de contrôle qu'elles subissent, elles constituent une réalité qualitativement nouvelle et différente des rapports marchands.

Ces nouvelles pratiques sociales en sont encore, pour la plupart, à leur début mais les formes qu’elles ont prises jusqu’à présent ne sont que les premières d’un univers qui ne cesse de grandir en modifiant d’anciennes activités et en engendrant de nouvelles. Les possibilités ouvertes sont infinies et au fur et à mesure de l'élargissement du monde Internet la créativité des nouvelles collectivités possibles ne pourra qu'aller en se développant.

On estime à près d'un milliard le nombre d'usagers d'Internet au début de 2005 et l'on en prévoit 1,2 milliards pour 2006. (12)(12) C'est beaucoup, si on prend en considération ce qu'était cette population y il y a seulement cinq ans ; c'est peu si on envisage la part de l'humanité qui n'a pas encore accès au réseau des réseaux. En outre, les pratiques non marchandes ne sont qu'une partie de la réalité d'Internet, qui est devenu par ailleurs un indispensable moyen de commerce et d'organisation des entreprises et des gouvernements.

Il n'en demeure pas moins qu'en elles-mêmes, ces pratiques sont une démonstration concrète que l’échange marchand et la recherche de profit pécuniaire ne sont pas la seule motivation permettant aux hommes d’agir et de vivre socialement, contrairement à ce que répète ad nauseam l’idéologie dominante. Et ce n'est pas peu, lorsqu'il s'agit d'envisager la possibilité du projet révolutionnaire.

L'influence des ces pratiques dans le corps social et dans les classes exploitées en particulier ne pourra devenir significative qu'avec leur développement et extension, et cela prendra du temps. Combien ? Ce serait hasardeux d'avancer une réponse. Si la croissance du nombre d'usagers d'Internet continuait de croître à des rythmes comme ceux qu'elle connaît actuellement, en 6 ans ce nombre pourrait égaler près de la moitié de l'humanité. Il dépasserait 6 milliards en 10 ans... Cela n'est qu'une projection mécanique et ignore des questions comme savoir qui socialement aura accès à Internet ou encore quelle part dans celui-ci prendra la forme de pratiques non-marchandes, de mise en commun gratuite... Ce dont on peut par contre être certain, c'est que leur développement est inéluctable. Et cela pour deux raisons essentielles :

1. L'inévitable course à la productivité, nerf de la guerre commerciale capitaliste, conduit au recours de plus en plus intense et étendu des nouvelles technologies numériques. Ce qui veut dire que le nombre de biens qui peuvent être numérisés (donc gratuitement reproductibles) et la part de "numérique" dans chaque bien ne peuvent aller qu’en s’accroissant ;

2. Les rapports fondés sur la gratuité, la libre coopération et l'ignorance des frontières, constituent les formes les plus efficaces pour gérer les nouvelles technologies de la communication et de l'informatique.

Voilà des éléments des "conditions directement données" dans les quelles on peut prévoir que les hommes feront "leur propre histoire", pour reprendre les mots de Marx. Mais, l'évolution et la mise à profit de ces conditions objectives dépendent de la conscience des hommes. Quelle conscience ont dès à présent les hommes qui réalisent ces pratiques non marchandes rendues possibles par l'évolution des technologies ? Ces pratiques peuvent-elles contribuer à la généralisation d'une conscience révolutionnaire anticapitaliste ?

JW aborde la question, indirectement, lorsque, pour insister sur le caractère totalement négatif de toute dynamique technologique (qu'il identifie intégralement à la dynamique du capital), il écrit :

"La nécessité de rendre visible d'autres possibles existe bien dans différentes alternatives pratiques et c'est pour cela que nous énonçons "alternative et révolution" et non pas alternative ou révolution, mais ce n'est pas la dynamique du capital qui produit ça. C'est la résistance à cette dynamique. Cf. sans mythifier cette forme d'action : les actions anti-OGM."

Indépendamment de savoir si JW, suivant cette logique, proposerait de faire des actions "anti-Internet", il semble ignorer que les pratiques non-marchandes liées aux nouvelles technologies ont souvent eu à leur origine une opposition (plus ou moins vague) sinon au capitalisme du moins à des aspects fondamentaux de celui-ci, en particulier au droit de propriété privée sur les biens numérisés, le copyright. Internet lui-même est en grande partie le produit de cet état d'esprit. Certes, il s'agit essentiellement de biens numérisés, mais l'on sait la place de plus en plus centrale dans le processus de production que ces biens sont appelés à prendre et, sur un autre plan, l'importance de la question de la propriété dans la perspective marxiste : "En ce sens, les communistes peuvent résumer leur théorie dans cette formule unique : abolition de la propriété privée." (Marx et Engels, Le Manifeste Communiste).

DEPASSER LES IMPASSES

Cette contestation peut aller de la forme élémentaire de l'action de l'adolescent qui télécharge "illégalement" un morceau de musique, "parce que c'est moins cher", sans se poser d'autre question, jusqu'à des élaborations théoriques aussi radicales que "The dotCommunist Manifesto" de Eben Moglen qui annonce "la chute de la propriété" et "l'avènement d'un nouvel ordre social". (13)(13)

La contradiction entre le développement des forces productives et les rapports sociaux devient encore plus criante lorsqu'elle confronte la réalité de biens gratuitement reproductibles avec les lois de la propriété capitaliste. Contrairement à ce qu'affirme JW dans son dernier livre, à savoir que "la contradiction entre forces productives et rapports de production n'est plus opérante", (14)(14) cette contradiction est plus réelle que jamais et produit un puissant travail de minage des fondements de l'idéologie marchande capitaliste. Il faudrait plusieurs pages pour rendre compte des débats et tendances qui traversent le milieu des "hackers", passionnés d'informatique et des possibilités ouvertes par les nouvelles technologies. Un des principaux clivages se dessine autour de la question de l'attitude vis-à-vis du monde marchand avec, d'un côté, les tendances qui cherchent à mieux intégrer les nouvelles pratiques dans le monde commercial capitaliste et, de l'autre, celles qui cherchent à préserver leur autonomie et s'affirmer comme alternative aux pratiques du système dominant.

En partie, la capacité de ces pratiques à fertiliser les potentialités révolutionnaires dont la société est porteuse dépendra des rapports de force entre ces deux tendances.

Il y a d'une part les luttes des salariés qui semblent enfermées dans une impasse d'impuissance par le manque d'alternative face à la logique capitaliste : la non visibilité d'un projet révolutionnaire conduit aux divisions et découragements de la lutte pour une... "meilleure exploitation". D'autre part, le mouvement communautaire des hackers se heurte aux frontières du monde non numérisable, dont les biens ne sont pas gratuitement reproductibles. Le dépassement des limites auxquelles les deux dynamiques se heurtent passe par leur interpénétration, en partie facilitée par le fait que le plus grand nombre de hackers et de protagonistes des nouvelles pratiques sont des prolétaires, des salariés exploités par le capital.

En tout état de cause, il me semble peu sérieux d'envisager l'avenir de la perspective révolutionnaire en ignorant la réalité de ces nouvelles pratiques, ou pire en les rejetant d'un revers de main comme de simples contributions à la "barbarisation des rapports sociaux". Je suis toujours étonné de voir l’indifférence, sinon le mépris avec lequel certains "marxistes" regardent ces réalités. Elles sont pourtant de lumineuses vérifications de deux idées essentielles du marxisme, à savoir que le développement des forces productives tend à modeler les rapports sociaux et que le développement de la productivité du travail conduit à l’établissement de rapports non-marchands.

Enfin, un mot à propos de l'argument émis par Christian : "Si on attend les effets de la révolution technologique, j'ai bien peur qu’entre temps le monde soit devenu une poubelle". C'est vrai que l'évolution écologique de la société capitaliste est effrayante, comme vient encore de le confirmer le très officiel rapport rendu par 1 360 experts aux Nations Unies en mars 2005 : "Évaluation des écosystèmes pour le millénaire". Celui-ci situe à 40 ans un point de non-retour. Mais, si l'on veut avoir la moindre chance de pouvoir accélérer un processus révolutionnaire, il faut commencer par abandonner toute technophobie et cerner les réalités profondes du "mouvement historique qui s'opère sous nos yeux."(15)

Raoul Victor,
11 mai 2005


Notes
1. Voir en particulier "Quelques remarques par rapport à une discussion informelle", Jacques Wajnsztejn, 6.03. 2004,http://membres.lycos.fr/resdisint/Arch_capit/040306JWdiv.htm. "Eléments de réponse au texte de J.W. sur une discussion informelle", Raoul Victor, 5.04. 2004, http://membres.lycos.fr/resdisint/Arch_capit/040405RVdivers.html "Toujours sur une discussion informelle : Réponse à Raoul", Jacques Wajnsztejn, 7.07. 2004, http://membres.lycos.fr/resdisint/Arch_capit/040707JWdivers.html
2. "Luttes revendicatives et luttes révolutionnaires (Réponse à Maxime)", Raoul Victor, 0.11.2004, http://membres.lycos.fr/resdisint/Arch_prolet/041111RVfdc.html
3. Dans son dernier livre, L'évanescence de la valeur, (Jacques Guigou et Jacques Wajnsztejn, ed. L'Harmattan), JW reproduit une citation de Marx sur le mouvement luddiste, une des premières manifestations du mouvement ouvrier en Angleterre au début du XIXe siècle et qui s'opposait à l'industrialisation de l'industrie textile : "Il fallait à la fois du temps et de l'expérience avant que les travailleurs n'apprissent à distinguer entre le machinisme et son emploi par le capital, donc à transférer leurs attaques des instruments matériels de production à la forme de société qui utilise ces instruments." (Marx, Le Capital, livre I, p.963 La pléiade.) JW considère qu'il s'agit d'"un des passages parmi les plus critiquables de Marx". (p. 135)
4. Il s’agit des biens prenant la forme d’un "texte", composé de "digits", des chiffres "1" et "0" et utilisables électroniquement. Cela peut aller du logiciel qui conduit une chaîne de production automatique d’automobiles jusqu’à une simple image d’ordinateur. Ils peuvent donc constituer aussi bien des biens de production que des biens de consommation. Ils ont surtout les particularités de pouvoir être reproduits pratiquement à l’infini avec un coût insignifiant et d’être transmissibles, par câble ou par ondes, à la vitesse de l’électricité. Une fois créés, ils sont par conséquent potentiellement "non-pénurisables", non soumis à la pénurie. Un bien "numérisable" ou "digitalisable" n'est pas obligatoirement lui-même un bien numérique. Par exemple, un tableau de peinture peut être "numérisé", mais contrairement à un logiciel, il ne l'est pas à l'origine.
5. Procès verbal de la rencontre du Réseau de Discussion International du 4 décembre 2004.
6. Le 18-Brumaire de Louis-Napoléon Bonaparte.
7. Voir : http://www.disqueenfrance.com/snep/dossiers/synth_thematiques2004_2_2.asp. 8. Voir en particulier : "Des germes de rapports non marchands au sein du capitalisme le plus moderne", 8.06.2002 http://membres.lycos.fr/resdisint/Arch_capit/020608RVrt.htm ; "Logiciels libres et rapports marchands", (en deux parties), 29.02.2002 et 23.10.2002, http://membres.lycos.fr/resdisint/Arch_capit/020929RVrt.htm http://membres.lycos.fr/resdisint/Arch_capit/021023RVrt.htm
9. Wikipedia entretien des statistiques actualisées en permanence pour toutes les langues où elle existe : http://en.wikipedia.org/wiki/Wikipedia:Multilingual_statistics.
10. Search extraterrestrial intelligence: Université de Californie Berkeley: http://setiathome.ssl.berkeley.edu
11. http://www.tenspider.net/PC/Grid/T4_Grid_DC_Protein.html 12. http://www.clickz.com/stats/sectors/geographics/article.php/5911_151151.
13. La version originale de ce texte de 2003 se trouve en anglais à : http://moglen.law.columbia.edu/publications/dcm.html; la traduction française à : http://www.gibello.com/publi/transl/dcm/dcm_fr.html.
14. L'évanescence de la valeur, Jacques Guigou et Jacques Wajnsztejn, ed. L'Harmattan, p.134.
Millenium Ecosystems Assessment : http://www.maweborg.