Dans le sillage du Turc mécanique d’Amazon, des millions de “travailleurs du clic” effectuent des “micro-tâches”, au service des algorithmes. Cela préfigure-t-il le travail du futur ?

L’intelligence artificielle et les robots nous voleront-ils un jour notre travail ? Le débat est épineux, mais une seule certitude : nos jobs sont sur le point de se transformer radicalement.

D’un côté, des firmes de la Silicon Valley qui recherchent des ingénieurs et des développeurs qualifiés pour concevoir leurs algorithmes, et de l’autre… une économie de “petits boulots” au service des géants du Web - la “gig economy” -, qui se développe partout dans le monde, dans le sillage d’Internet.

On parle ici d’emplois peu qualifiés, de “micro-tâches” répétitives et peu complexes, réalisées par des “clickworkers” (travailleurs du clic), qui travaillent chez eux, sur leur ordinateur, “à des horaires dictés par les clients, pour des activités simples et répétitives, sans statut et pour une rémunération minuscule”, comme le décrit Xavier de la Porte dans La Vie Numérique.


La plateforme la plus connue est celle d’Amazon, baptisée “The Mechanical Turk” (le Turc mécanique), en référence à un canular célèbre du 18e siècle - il s’agissait d'un “automate” doté de la faculté de jouer aux échecs, mais qui était en réalité manipulé par un humain, caché à l’intérieur. Si Amazon fait référence à cette supercherie, c’est parce que derrière nombre de ses services “intelligents”, se cachent des hommes, qui effectuent un travail de “tâcherons”. Et l’entreprise de parler d’une “intelligence artificielle artificielle”, qui nourrit l’illusion d’I.A. hyper-sophistiquées.



Des tâches “d’intelligence humaine”

Les services de retranscription de réunions, tout comme ceux qui classent des images ou identifient des personnes sur des photos, n’ont pas juste recours à des logiciels : ils reposent sur des millions de “petites mains” - basées aux USA, en Inde, au Pakistan, en Russie. Elles transcrivent de petits bouts de réunions, traduisent des fiches produits, identifient des objets, des visages ou des émotions sur des centaines de photos, puis des algorithmes réunissent le tout.

Pourquoi faire appel à des humains, plutôt qu’à l’intelligence artificielle de bout en bout ? Parce que l’identification d’images, la traduction de sons, ou la retranscription de discours, restent encore très compliqués à réaliser pour une machine, malgré les progrès en reconnaissance vocale ou visuelle. Amazon appelle ces tâches les “tâches d’intelligence humaine” (Human Intelligence Tasks).

Les “turkers” coûtent moins cher que la programmation d’un algorithme - payés quelques dollars (quand ce n’est pas quelques cents) pour leurs oeuvres, ils sont parfois quasiment exploités par les services pour lesquels ils travaillent. Les offres de micro-tâches proposées par sur Amazon Mechanical Turk (AMT) sont dénuées de contrats de travail, et ne sont soumises à aucune forme de contrôle.

En outre, tous les “micro-travailleurs” ne sont pas égaux. “Après chaque tâche effectuée, le freelancer est évalué par l’entreprise dont il a été prestataire : la réputation devient un moyen de pression”, indique Usbek & Rica, citant le chercheur Evgeny Morozov. Les turkers, par exemple, se voient attribuer (selon un processus qu’Amazon garde secret) un pourcentage de satisfaction - certains demeurent de simples “ouvriers” du numérique, d’autres deviennent des “Master’s Level”, ce qui leur permet d’avoir accès à davantage d’offres, mieux payées.


Un entrepôt d’Amazon / Flickr / Scott Lewis / Licence CC

Arrondir ses fins de mois, ou travailler pour les I.A. ?

Ce n’est clairement pas en devenant un “turker” que vous gagnerez votre vie… à moins d’y passer tout votre temps, au détriment de votre vie sociale. Car les tâches apparaissent n’importe quand, et la concurrence étant rude, il faut être le plus rapide pour les décrocher. Comme l’explique TechRepublic, des clickworkers deviennent quasiment “esclaves des machines”, allant jusqu’à se créer des alertes qui les réveillent la nuit, pour réaliser leur travail en un temps limité, dans le flou le plus total (s’ils ne terminent pas dans les temps, la tâche est remise sur le marché, et ils ne touchent rien).

Une version française de ce système “d’ubérisation” des tâches quotidiennes existe, dans une version plus soft. FouleFactory permet “d’arrondir ses fins de mois” en travaillant pour les machines. Les “fouleurs” peuvent aider des entreprises et leurs logiciels en nourrissant des bases de données, en classant des images, ou encore en identifiant du texte et des émotions…

Selon Daniel Benoilid, son fondateur, FouleFactory se démarque d’AMT et de son “capitalisme sans règles”, car il tend vers un “crowdsourcing” (collaboration de la foule) véritable, récompensé à sa juste valeur : “on est une place de marché, mais on dit à nos clients qu’on calcule tous les prix sur une base de 10 à 15 euros de l’heure”, indique-t-il. Et de noter que les “fouleurs” ne viennent pas pour gagner leur vie, mais pour se créer un “revenu complémentaire” (250 euros par mois maximum) - plutôt que de jouer à un jeu vidéo dans le métro, ils préfèrent accomplir quelques micro-tâches...

Bien sûr, le travail invisible des clickworkers risque de ne durer qu’un temps. Car ce que font les travailleurs du clic, c’est avant tout aider les machines à mieux fonctionner. En nourrissant les I.A., en les aidant à s’améliorer, ils devraient fatalement conduire ces algorithmes à ne plus avoir besoin d’eux.

Les clickworkers aideront-ils les I.A. à nous piquer nos jobs ? “On a le temps, les machines auront encore longtemps besoin des hommes”, remarque Xavier de la Porte. Et ensuite, travaillerons-nous tous pour les algorithmes, devenant totalement assujettis aux I.A., tels des cyber-exploités, chargés de besognes simples ? La question reste ouverte. Selon Usbek & Rica, “ce travail du futur a déjà un nom : ça s’appelle le microtravail, et ça se passe maintenant.”

Trump, les clickworkers et les fake news

Le marché des travailleurs du clic semble en tout cas avoir de beaux jours devant lui. Il suffit de se pencher sur l’actualité pour le constater. Exemple avec l’élection de Donald Trump : selon Antonio Casilli, spécialiste du “digital labor”, la victoire du milliardaire US en novembre ne serait pas dûe qu’au ciblage publicitaire ou qu’aux bulles de filtres... mais aussi à des micro-travailleurs (précaires) producteurs de fake news.
Les “campagnes d’influence” en ligne reposent sur des “fermes à clics” et des clickworkers basés en majorité dans les pays du Sud, qui sont derrière tous les “followers” et les “fans” qu’il est possible d’acheter sur le Net. Selon Business Insider, les équipes de Trump ont acheté 60% des fans de sa page Facebook. “Ces fans et la vaste majorité de ses likes proviennent de fermes à clic situées aux Philippines, en Malaisie, en Inde, en Afrique du Sud, en Indonésie, en Colombie et au Mexique”, conclut Antonio Casilli.