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Nouveaux métiers, durée du travail réduite, confusion entre les activités... L’économiste et écrivain Jacques Attali revient sur la profonde révolution qu’introduit le numérique dans nos vies.

L'Usine Digitale - Faut-il se réjouir ou s’inquiéter de la numérisation de l’économie ?

Jacques Attali - C’est une question extrêmement compliquée. Dans l’état actuel des choses, il y a de fort bonnes raisons d’être pessimiste. Les nouvelles technologies sont partout. Elles ont un impact gigantesque sur la vie quotidienne, le fonctionnement des entreprises, mais nul sur la croissance, même dans les pays où elles sont très développées comme aux États-Unis ou en Europe. Si leur impact est important, cela signifie juste qu’elles ne servent qu’à éviter une très importante récession. Car la croissance tout court est quasiment nulle.

Le numérique détruit donc des emplois ?

Si vous me voyez utiliser mon iPhone, vous ne savez pas si je travaille ou si je consomme, si j’apprends ou si je me distrais. Les activités de consommer, produire, apprendre ou se distraire se mêlent. Pour certaines, on est payé pour le faire ; pour d’autres, on paye. On entre dans une période d’extrême confusion des concepts. Dans ce désordre, les nouvelles technologies vont créer des métiers nouveaux, une accélération de la réduction de la durée du travail et une confusion croissante entre travailler et consommer.

Comment alors rémunérer le travail ?

Nous devrions avoir un État de droit global puisque nous sommes dans un village global. Ce qui permettrait un salaire minimum global, une monnaie mondiale et des processus de transferts entre les régions. Pour l’instant, nous n’avons pas cela. Nous avons un monde qui est de plus en plus clivé, avec une réduction de la classe moyenne. Les richesses se concentrent sur un petit nombre d’individus, car le capital mondialisé est en mesure d’exiger une meilleure rémunération. Il circule facilement, il va là où il y a le moins d’impôts tandis que le travail, lui, n’est pas organisé à l’échelle mondiale.

"Le potentiel de valeur ajoutée sociale de l’économie numérique est gigantesque. Le temps aliéné va se transformer en 'bon temps'."

Faut-il remettre en cause le capitalisme assis sur des facteurs de production clairs comme le capital et le travail ?

Le capitalisme est en train de changer de nature. Si l’on considère les pays développés, on va assister à l’émergence de virtualités considérables avec les neurosciences, les biotechs, les nanotechs, le webprocessing. Il va y avoir une apparition de nouveaux métiers, une disparition de métiers intermédiaires, mais davantage de disparitions que de créations. Ce qui, à terme, entraînera une réduction globale de la durée du travail.

L’avènement de l’économie numérique s’accompagne-t-il d’un recul social ?

Le potentiel de valeur ajoutée sociale de l’économie numérique est gigantesque. La voiture sans chauffeur, l’amélioration des systèmes de transport en commun qui va permettre de ne plus passer trois heures par jour dans les transports. C’est la transformation du temps aliéné en ce que j’appelle le « bon temps » : le temps passé avec sa famille, à se distraire et aussi à travailler, pour les rares d’entre nous qui ont une occupation qui leur plaît vraiment.

Il faut donc continuer à réduire le temps de travail ?

Oui, c’est une tendance historique qui est amenée à se poursuivre. Il faut le réduire et le partager. Ce n’est possible que si le niveau de formation est élevé. C’est pourquoi, il faut absolument renforcer la formation tout au long de la vie. Il y a deux activités socialement utiles : se soigner et se former. Aujourd’hui, les gens payent pour se former, je pense que l’on devrait au contraire rémunérer les gens pour qu’ils se forment en répartissant mieux la valeur créée par la société pour qu’elle aille moins au capital et plus au travail. C’est difficile à imaginer.

Comment notre système éducatif doit-il s’adapter ?

La grande mutation déjà à l’œuvre, c’est que les cours vont être suivis à la maison en vidéo et les professeurs vont passer du temps avec les élèves en coaching individuel sur les exercices. Mais il y a une transformation encore plus importante à mener, celle de la formation professionnelle permanente qui, elle, bénéficie très facilement des nouvelles technologies. L’éducation nationale a complètement raté le coche puisque les universités dans ce pays ferment en juin et rouvrent en octobre. Nous sommes le pays du monde développé qui a la part d’éducation permanente la plus faible.

Pourtant, une nouvelle réforme de la formation professionnelle vient d’être réalisée…

Elle est dérisoire, nulle et non avenue, parce qu’elle n’a rien fait pour l’éducation permanente. D’autant qu’il y a d’immenses gisements d’emplois, je le vois dans les quartiers en France. Si l’on fournit aux jeunes du coaching sur la création d’entreprises, sur la façon de réaliser leurs rêves, la conduite de projet, il y a des millions de start-up possibles. La France peut être une Silicon Valley généralisée, mais il faut cesser de croire que les emplois sont uniquement dans les grandes usines ou dans l’administration. Ils sont dans la création individuelle.

Quel changement d’organisation va provoquer le numérique dans les entreprises ? Est-ce la mort des grandes ?

Ce qui vient, c’est une mutation très profonde. Les entreprises seront une collection d’individus solitaires qui vont être réunis par des liens flous, permis par les nouvelles technologies. Des liens plus temporaires aussi. Les grands lieux de production agricole et industrielle vont continuer à exister. Il ne faut pas les négliger, car ils créent de la valeur. Mais un nouveau mode de travail va monter dans les services, y compris dans ceux des entreprises industrielles. Les grands secteurs de demain sont la santé, l’éducation, la sécurité et la distraction.

La focalisation des politiques pour augmenter la part de l’industrie en France est-elle déplacée ?

Pas du tout, ce n’est pas contradictoire. En fait, la clé, c’est d’industrialiser le service. On le voit déjà d’ailleurs dans des secteurs comme la santé, avec le cœur électronique, l’imagerie médicale, la télémédecine. Mais aussi dans la sécurité, avec les caméras de surveillance. Nous ne sommes pas dans une phase de désindustrialisation, mais au contraire d’hyper-industrialisation des services.

Propos recueillis par Anne-Sophie Bellaiche et Anne Debray