Extrait de : De la technocratie

Sur la classe dirigeante à l' ére du capitalisme technoloqique
4 – Le Testament autocritique de F. Engels. Critique de l’insurrection et des révolutions minoritaires. L’ère
des révolutions est close. Apologie du suffrage universel et de la transition pacifique au socialisme. La foi
dans le développement concomitant des forces productives et des rapports de production socialistes. La
révolution se fera par la force des choses, aussi placide, irrésistible, qu’une marée montante.
Par Marius Blouin
Engels publie en 1895 l’un de ses derniers textes, une ultime introduction à un écrit de Marx, Les
Luttes de classes en France (1848-1850) 29, qui, par la force des choses,passe pour son testament et
le dernier mot de sa réflexion. Son importance tient à son caractère autocritique, au constat par
Engels des bouleversements de rapports de force économiques, politiques et militaires, entre classes
bourgeoises et classe ouvrière en un demi-siècle ; et de la nécessité de réviser la tactique du parti
social-démocrate allemand à l’aune de ces bouleversements.
« … dès l’automne de 1850, nous déclarions que la première tranche au moins de la
période révolutionnaire était close et qu’il n’y aurait rien à attendre jusqu’à
l’explosion d’une nouvelle crise économique mondiale. C’est pourquoi nous fûmes mis
au ban comme des traîtres à la révolution par les mêmes gens qui, par la suite, ont fait
presque sans exception leur paix avec Bismarck, pour autant que Bismarck trouva
qu’ils en valaient la peine. Mais l’histoire nous a donné tort à nous aussi, elle a révélé que notre
point de vue d’alors était une illusion. Elle est encore allée plus loin : elle n’a pas seulement
dissipé notre erreur d’alors, elle a également bouleversé totalement les conditions
dans lesquelles le prolétariat doit combattre. Le mode de lutte de 1848 est périmé
aujourd’hui sous tous les rapports, et c’est un point qui mérite d’être examiné de plus
près à cette occasion. »( Introduction « les luttes de classes en France ». Editions Sociales
page 19)
Toutes les révolutions, jusqu’à présent, dit Engels, ont été faites par des classes
minoritaires et dans leur intérêt, même si elles ralliaient des majorités plus ou moins
durables autour d’elles. En 1850, Engels et Marx pouvaient encore envisager une
coalition des classes populaires, paysans et petits-bourgeois, autour du prolétariat, afin
de transformer « cette révolution de la minorité en révolution de la majorité ».
« L’histoire nous a donné tort à nous et à tous ceux qui pensaient de façon analogue.
Elle a montré clairement que l’état du développement économique sur le continent
était alors bien loin encore d’être mûr pour la suppression de la production
capitaliste ; elle l’a prouvé par la révolution économique qui depuis 1848 a gagné
tout le continent et qui n’a véritablement donné droit de cité qu’à ce moment à la
grande industrie en France, en Autriche, en Hongrie, en Pologne et dernièrement en
Russie et fait vraiment de l’Allemagne un pays industriel de premier ordre – tout cela
sur une base capitaliste, c’est-à-dire encore très capable d’extension en 1848. »
Or, poursuit Engels, c’est précisément cette révolution industrielle qui dans toute
l’Europe a liquidé les classes intermédiaires, pour ne laisser face à face que les
antagonistes du duel final, l’immense prolétariat et la bourgeoisie concentrée.
« Avec la Commune de Paris on crut le prolétariat combatif définitivement enterré.
Mais tout au contraire, c’est de la Commune et de la guerre franco-allemande que
date son essor le plus formidable. Le bouleversement total de toutes les conditions de
la guerre par l’enrôlement de toute la population apte à porter les armes dans les
armées qui ne se comptèrent plus que par millions, les armes à feu, les obus et les
explosifs d’un effet inconnu jusque-là d’une part mirent une brusque fin à la période
des guerres bonapartistes et assurèrent le développement industriel paisible en
rendant impossible toute autre guerre qu’une guerre mondiale d’une cruauté inouïe et
dont l’issue serait absolument incalculable. »
Bien vu, vingt ans avant l’éclatement de cette « guerre mondiale d’une cruauté
inouïe », rendue justement possible par la combinaison des masses et des armes
industrielles. De ce qu’on nommera la guerre totale (Jünger, Luddendorf). « L’issue
incalculable » implique la révolution russe (1917-1924), le déclin des empires
coloniaux, l’effondrement de la civilisation européenne (Zweig, Valéry), l’avènement
de l’empire industriel américain, de l’American way of life et de la technocratie
(Smith, 1919) ; la nouvelle classe intermédiaire, unie à la bourgeoisie capitaliste dans
un rapport de symbiose mutuelle.
« La guerre de 1870-1871 et la défaite de la Commune avaient, comme Marx l’avait
prédit, transféré pour un temps de France en Allemagne le centre de gravité du
mouvement ouvrier européen. En France, il va de soi qu’il fallut des années pour se
remettre de la saignée de mai 1871. En Allemagne, par contre, où l’industrie,
favorisée en outre par la manne des milliards français, se développait vraiment
comme en serre chaude à un rythme toujours accéléré, la social-démocratie
grandissait avec une rapidité et un succès plus grands encore. Grâce à l’intelligence
avec laquelle les ouvriers allemands ont utilisé le suffrage universel institué en 1866,
l’accroissement étonnant du Parti apparaît ouvertement aux yeux du monde entier
dans des chiffres indiscutables. (…) La loi contre les socialistes disparut, le nombre
des voix socialistes monta à 1 787 000, plus du quart de la totalité des voix
exprimées. »
Suivons la logique d’Engels. Le prolétariat grandit en nombre, le parti socialdémocrate
compte toujours plus de voix ; ces tendances sont irréversibles et il suffit de
les prolonger pour que, mécaniquement, sans un coup de fusil, le pouvoir tombe aux
mains du parti de la classe ouvrière.
« Mais, outre le premier service que constituait leur simple existence, en tant que
Parti socialiste, parti le plus fort, le plus discipliné et qui grandissait le plus
rapidement, les ouvriers allemands avaient rendu encore à leur cause un autre grand
service. En montrant à leurs camarades de tous les pays comment on se sert du
suffrage universel, il leur avait fourni une nouvelle arme, une arme des plus acérées. »
Comme à chaque renversement, il importe de souligner qu’on ne fait que suivre la
ligne du Parti la plus ancienne et la mieux avérée, la dialectique étant l’opération
magique qui permet ces retournements dans la continuité. Engels se couvre donc de
l’autorité de Marx, des textes antérieurs, ainsi que de l’approbation des camarades
français qui jouissent de la plus haute réputation insurrectionnaliste.
« Déjà le Manifeste communiste avait proclamé la conquête du suffrage universel, de
la démocratie, comme une des premières et des plus importantes tâches du prolétariat
militant, et Lassale avait repris ce point. (…)
Ils (N.d.A., les ouvriers allemands) ont transformé le droit de vote, selon les paroles
du programme marxiste français, de moyen de duperie qu’il a été jusqu’ici en
instrument d’émancipation. »
Engels énumère les acquis de la social-démocratie allemande, tous les postes de
pouvoir gagnés grâce aux multiples élections locales, régionales, nationales,
professionnelles.
« Et c’est ainsi que la bourgeoisie et le gouvernement en arrivèrent à avoir plus peur
de l’action légale que de l’action illégale du Parti ouvrier, des succès des élections
que de ceux de la rébellion. »
Il explique pourquoi l’insurrection ne peut plus vaincre. Même à l’époque des combats
de rue, elle ne vainquait que par exception, à condition de rallier la troupe. Au mieux,
elle dressait des barricades dont l’effet était plus moral que matériel. Si la troupe se
ralliait, l’insurrection était victorieuse, vaincue sinon. « Du côté des insurgés, (…)
toutes les conditions sont devenues pires ». L’urbanisme et les boulevards ont ouvert
les villes aux canons, aux charges de cavalerie, aux manoeuvres du génie, aux
innovations tactiques des Etats-majors, aux armes issues des sciences et techniques.
« Il serait insensé, le révolutionnaire, qui choisirait les nouveaux districts ouvriers du
nord et de l’est de Berlin pour un combat de barricades. » Le progrès, c’est le progrès
de l’asymétrie militaire entre l’armée et l’insurrection. Engels l’avait déjà dit, vingtcinq
ans plus tôt, avant la Commune, adjurant les Parisiens de ne pas s’exposer au feu
des Chassepots.
Tombs : « Près de 900 barricades furent construites (il y eut, en comparaison, 600
barricades en août 1944), mais seulement 100 furent sérieusement défendues. » 30
Les barricades d’août 1944, voulues par les FTP communistes, n’eurent qu’une
fonction politique, accréditer la légende d’un Paris libéré par son peuple à l’appel de la
Résistance. De Gaulle avait d’ailleurs tranché : 2 jours d’insurrection, pas plus. Pas
question de laisser le Parti communiste prendre le dessus à la faveur du soulèvement,
ni les Américains imposer leur administration, l’Amgot (Allied Military Government of
Occupied Territories), en profitant du désordre français. Les 30 barricades de mai 68
relèvent du théâtre de rue, de « l’ordre du désir » selon Vers la Guerre civile, le pavé
de July, Geismar et Erlyn Morane paru en 1969 31 C’est pour de rire, pas pour de vrai.
Elles n’ont aucune valeur ni visée militaire, quoi qu’ait pu croire le vieux général,
heureusement détrompé par son Premier ministre. En 1944, ce sont les chars de la 2e
DB, entrés d’urgence dans Paris, qui avaient sauvé l’insurrection (symbolique, déjà),
des représailles allemandes. En 1968, le simple bruit de mouvements de blindés autour
de Paris suffit à calmer les ardeurs insurrectionnelles. On n’était plus dans l’Histoire
mais au spectacle.
« Le lecteur comprend-il maintenant pourquoi les pouvoirs dirigeants veulent absolument nous
mener là où partent les fusils et où frappent les sabres ? Pourquoi on nous accuse aujourd’hui de
lâcheté, parce que nous ne descendons pas carrément dans la rue où nous sommes certains à
l’avance d’être défaits ? Pourquoi on nous supplie si instamment de vouloir bien enfin jouer un jour
à la chair à canon ? C’est inutilement et pour rien que ces messieurs gaspillent leurs suppliques
comme leurs provocations. Nous ne sommes pas si bêtes. » Engels inaugure là, le thème du refus de
l’aventurisme et de la provocation, promis à un riche avenir dans les discours des partis
communistes occidentaux. Il théorise ce qu’ils nommeront « la transition pacifique au socialisme ».
« Dès aujourd’hui, nous pouvons compter sur deux millions et quart d’électeurs. Si
cela continue ainsi, nous conquerrons d’ici la fin du siècle la plus grande partie des
couches moyennes de la société, petits-bourgeois ainsi que petits paysans, et nous
grandirons jusqu’à devenir la puissance décisive dans le pays (…) Or, il n’y a qu’un
moyen qui pourrait contenir momentanément le grossissement continuel des forces
combattantes socialistes en Allemagne et même le faire régresser quelque temps, c’est
une collision de grande envergure avec les troupes, une saignée comme en 1871 à
Paris. (…)
L’ironie de l’histoire mondiale met tout sens dessus dessous. Nous, les
“révolutionnaires”, les “chambardeurs”, nous prospérons beaucoup mieux par les
30 Paris, bivouac des révolutions. La commune de 1871, Editions Libertalia, 2014
31 cf. Editions et publications premières
moyens légaux que par les moyens illégaux et le chambardement. Les partis de
l’ordre, comme ils se nomment, périssent de l’état légal qu’ils ont créé eux-mêmes.
Avec Odilon Barrot, ils s’écrient désespérés : la légalité nous tue, alors que nous, dans
cette légalité, nous nous faisons des muscles fermes et des joues roses et nous
respirons la jeunesse éternelle. Et si nous ne sommes pas assez insensés pour nous
laisser pousser au combat de rues pour leur faire plaisir, il ne leur restera finalement
rien d’autre à faire qu’à briser eux-mêmes cette légalité qui leur est devenue si
fatale. »
La péroraison d’Engels, grandiose, établit une analogie entre l’irrésistible montée du
christianisme durant trois siècles dans l’empire romain, malgré toutes les persécutions,
et celle du socialisme dans l’empire allemand malgré toutes les lois répressives.
« Cette loi d’exception resta elle aussi sans effet. Par dérision, les chrétiens
l’arrachèrent des murs ; bien mieux, on dit qu’à Nicomédie, ils incendièrent le palais
au nez et à la barbe de l’empereur. Alors, celui-ci se vengea par la grande persécution
des chrétiens de l’année 303 de notre ère. Ce fut la dernière de ce genre. Et elle fut si
efficace que, dix-sept années plus tard, l’armée était composée en majeure partie de
chrétiens et que le nouvel autocrate de l’Empire romain qui succéda à Dioclétien,
Constantin, appelé par les curés le Grand, proclamait le christianisme religion
d’Etat. »
En somme la violence ne serait plus « l’accoucheuse de l’Histoire » (Marx, Engels) et
il y aurait une fatalité du socialisme, religion d’Etat à venir, contenu en germe dans les
contradictions du capitalisme. D’ailleurs, Marx l’a dit aussi, de sorte que tout bon
marxiste peut toujours trouver dans ses oeuvres la citation idoine pour justifier une
volte-face.
« Une formation sociale ne disparaît jamais avant que soient développées toutes les
forces productives qu’elle est assez large pour contenir, jamais des rapports de
production nouveaux et supérieurs ne s’y substituent avant que les conditions
d’existence matérielles de ces rapports soient écloses dans le sein même de la vieille
société… » (Préface à la Contribution à la critique de l’économie politique).
Cette foi progressiste repose donc sur le développement des forces productives
(science, technologie, machinisme), qui mène à l’abondance matérielle et à la
formation d’une classe ouvrière éduquée, disciplinée, organisée. Après quoi, il ne lui
reste plus qu’à s’approprier Internet, les centrales nucléaires, les complexes
chimiques, les NBIC (Nano-Bio-Info-Cogno), pour les faire marcher à son profit. De
quoi susciter un certain quiétisme chez les militants, notamment chez les dirigeants et
les mieux installés dans la société bourgeoise, les ITC (Ingénieurs, Techniciens,
Cadres). C’est-à-dire le personnel de la nouvelle classe technocratique – mais
n’anticipons pas sur l’histoire.
Dans une note en bas de page, les Editions Sociales, la maison d’édition du Parti
Communiste, précise que cette introduction d’Engels fut « déformée par certains
leaders de la social-démocratie allemande » et que Engels lui-même écrivit à Kautski
le 1er avril 1895 : « Je vois aujourd’hui dans Vorwärts (N.d.A., l’organe central de la
social-démocratie allemande) un extrait de mon Introduction reproduit à mon insu et
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arrangé de telle façon que j’y apparais comme un paisible adorateur de la légalité à
tout prix. Aussi désirerais-je d’autant plus que l’“Introduction” paraisse sans
coupures dans la Neue Zeit (N.d.A., la revue théorique de Kautski), afin que cette
impression honteuse soit effacée. » Il y eut des pressions de la direction du parti.
« Engels fut contraint de donner son accord pour supprimer quelques-uns des
passages les plus mordants du point de vue politique. » Son texte ne parut finalement
que bien après sa mort, en 1924, en URSS. Certes, le vieil insurgé de 1848 tenait à son
standing illégaliste, mais sa lucidité et sa conscience l’obligeaient à parler vrai :
« Le temps des coups de main, des révolutions exécutées par de petites minorités
conscientes à la tête des masses inconscientes, est passé. Là où il s’agit d’une
transformation complète de l’organisation de la société, il faut que les masses ellesmêmes
y coopèrent, qu’elles aient déjà compris elles-mêmes de quoi il s’agit, pour
quoi elles interviennent (avec leur corps et avec leur vie). Voilà ce que nous a appris
l’histoire des cinquante dernières années. Mais pour que les masses comprennent ce
qu’il y a à faire, un travail long, persévérant est nécessaire ; c’est précisément ce
travail que nous faisons maintenant, et cela avec un succès qui met au désespoir nos
adversaires. »